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Le jour où le président Tshisekedi cessé d’essayer: Anatomie d’un président débordé qui ne garde son énergie que pour se maintenir

Sécurité sous-traitée, audits qu'il ordonne et que personne ne boucle, corruption qui prospère au sommet de sa propre famille, coalition qui se fissure. Le 6 mai 2026, Félix Tshisekedi n'a pas déclaré la guerre au M23. Il a déclaré son renoncement. Et la seule énergie qui lui reste, il la consacre désormais à rester.

Par Jean Mushagalusa
27 mai 2026
Dans Actualité, Politique
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Les 8 Conditions de Tshisekedi sur le Dialogue National — Quand La Fermeté Républicaine Refuse Les Pièges De L’Impunité
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Mercredi 6 mai 2026, à la Cité de l’Union africaine, sur les hauteurs de Kinshasa qui surplombent le fleuve. Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo tient l’une de ses rares conférences de presse depuis sa réélection de 2023. Près de trois heures. Des journalistes triés sur le volet, ceux qui posent les vraies questions, n’obtiennent pas la parole, la quasi-totalité du gouvernement dans la salle. Moins une conférence de presse qu’une longue pièce de théâtre politique.

Ce jour-là, le président ne promet plus de pacifier l’Est en six mois. Il dit, d’une voix presque lasse, que si la guerre ne s’arrête pas, les élections de 2028 pourraient ne pas se tenir, citant l’exemple ukrainien. Et que si le peuple veut qu’il fasse un troisième mandat, il acceptera. Toute révision, précise-t-il, devra passer par un référendum.

Au même moment, à plus de deux mille kilomètres de là, dans la plaine de la Ruzizi au nord d’Uvira, les armes crépitent de nouveau. Cinq mois exactement après la signature, à Washington, d’un accord de paix parrainé par les États-Unis.

Ce n’est pas une déclaration de guerre. C’est une déclaration de renoncement. Pour beaucoup d’observateurs ce soir-là, c’est le moment précis où le président a reconnu, publiquement, qu’il ne serait jamais celui qui résoudrait la crise. Sept ans après son arrivée sur la promesse de tourner la page Kabila, Tshisekedi ne parle plus de victoire. Il parle de report, de référendum, de survie politique. Et, détail le plus troublant, pour justifier la révision constitutionnelle qui le maintiendrait, il invoque désormais le partenariat avec Washington lui-même.

La lente érosion d’un espoir

En 2019, l’homme arrivait avec le vent de l’alternance dans le dos. Le changement, c’était maintenant. L’Est pacifié, la corruption éradiquée, l’économie libérée. Sept ans plus tard, le bilan régalien est vide. L’état de siège décrété en Ituri et au Nord-Kivu en 2021, prolongé sans discontinuer depuis, n’a rien réglé. Doha, Washington, Nairobi, Luanda, les sommets et les mobilisations nationales, tout cela n’a produit que des cessez-le-feu fragiles, aussitôt violés.

Chaque offensive rebelle a rappelé au pouvoir une vérité amère. La RDC n’a ni les moyens militaires, ni le soutien international, ni la cohésion interne pour gagner cette guerre. Le 6 mai, le président l’a reconnu à demi-mot. La guerre n’est plus un problème à résoudre. Elle est devenue la contrainte structurelle qui justifie tout, le report des élections, la révision constitutionnelle, la prolongation du mandat. L’aveu implicite est limpide. Je ne peux pas gagner, donc je change les règles.

La sécurité, ou la guerre sous-traitée

Le front le plus visible est aussi le plus accablant. Le 27 janvier 2025, le M23 prend Goma. Trois semaines plus tard, Bukavu tombe sans livrer combat. Les FARDC avaient reçu l’ordre de quitter la ville la veille, familles et biens compris, le seul accrochage s’étant joué à Kavumu, l’aéroport, à une trentaine de kilomètres de là. Puis Uvira. Nous avons détaillé ailleurs les dix erreurs stratégiques qui ont conduit à ces défaites sans bataille. L’essentiel tient en une formule. Kinshasa a sous-traité sa guerre. À la MONUSCO. À la SADC. Au Burundi. Aux Wazalendo. Puis, le 4 décembre 2025, à un parrain américain, par un arrangement « minerals for security » qui échange un accès privilégié aux minerais contre une promesse de sécurité.

Traduisons. Le commandant suprême des forces armées reconnaît, en signant, qu’il ne reprendra pas l’Est par les armes de son pays, et qu’il faut un tuteur étranger pour espérer la paix. La preuve par l’absurde arrive vite. Malgré l’accord, malgré les sanctions américaines visant l’appareil militaire rwandais, malgré la réunion de Washington des 17 et 18 mars 2026, les combats reprennent dans la plaine de la Ruzizi début mai. Le M23 tient toujours Goma et Bukavu. On ne sous-traite pas une souveraineté. Le président, lui, a tourné la page et n’en parle presque plus.

Notre Notation Congo Herald du premier trimestre 2026 a attribué à la RDC un F sur les droits humains et libertés, en s’appuyant sur les 2 560 violations documentées par l’ONU dans l’Est et sur la conclusion d’une commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme, selon laquelle les exactions de toutes les parties peuvent constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Derrière les villes perdues, c’est cette hémorragie humaine que le pouvoir a cessé d’endiguer.

La corruption, ou la prédation qui ne se cache plus

Pendant que l’Est s’effondre, l’argent circule. Mais pas vers le front, ni vers le peuple.

Les chiffres sont têtus. La RDC obtient 20 sur 100 à l’indice de perception de la corruption 2025, scotchée au bas du classement mondial, sans la moindre amélioration. En 2024, sur les vingt principales entreprises publiques du pays, dix seulement ont publié leurs états financiers. L’ITIE documente chaque année des écarts de réconciliation de dizaines de millions de dollars entre ce que les entreprises minières déclarent payer et ce que l’État enregistre. C’est ce qui a valu à la RDC un F sur le critère gouvernance dans notre Notation.

Le pouvoir répond comme il répond toujours, en créant une institution de plus. Le Tribunal pénal économique et financier a été établi par ordonnance le 14 mars 2026. Mais il s’ajoute à l’IGF, à la Cour des comptes, au CSP, au COPIREP. Toutes existent déjà. Toutes manquent de moyens, d’indépendance et de dents. L’IGF existe, la Cour des comptes existe, l’impunité aussi.

Et le dossier le plus lourd vient de l’étranger. Le 8 juillet 2025, les avocats Bernard et Brieuc Maingain, mandatés par des ONG katangaises et quatre anciens dirigeants de la Gécamines, déposent au parquet fédéral belge une plainte visant neuf membres du clan Tshisekedi, tous de nationalité belge, pour prédation et pillage des mines du Haut-Katanga et du Lualaba. Le parquet a depuis exigé l’accès aux comptes bancaires de la première dame Denise Nyakeru, de trois frères du président, Christian, Jacques et Jean-Claude, et de deux de ses enfants, Fanny et Anthony. Les intéressés contestent les accusations. Mais le dossier est instruit. Au sommet de l’État, la corruption n’attend plus que ses juges. À Bruxelles, faute de les trouver à Kinshasa.

Le président qu’on n’écoute plus

Le symptôme le plus révélateur touche à l’autorité elle-même, et il se vérifie du sommet de l’économie jusqu’au bitume de Kinshasa. Prenez les audits miniers. Le 24 avril 2026, au 87e Conseil des ministres, Tshisekedi ordonne un audit « exhaustif et nominatif » du secteur, dans un délai de trente jours. Sauf que le compte rendu lu à la RTNC le précise lui-même. Cette injonction ne fait que prolonger des instructions identiques, déjà données aux Conseils du 19 novembre 2021 et du 30 mai 2025. Trois injonctions, cinq ans, le même audit jamais bouclé.

Prenez maintenant les embouteillages de Kinshasa. Le président en parle depuis des années. Au 18e Conseil des ministres d’octobre 2024, il fait identifier 56 carrefours qui asphyxient la capitale. Au 22e, en novembre, il insiste. Au 59e, en septembre 2025, il décrit une situation devenue « insoutenable » et rappelle lui-même, dépité, qu’il avait déjà donné l’instruction près d’un an plus tôt. En décembre, il y revient encore dans son discours sur l’état de la nation. Il en est même venu, au 59e Conseil, à évoquer le déploiement d’unités des FARDC pour discipliner les carrefours: l’armée qui n’a pas tenu Goma, qu’on songe à mobiliser contre les embouteillages. Un an et demi d’injonctions présidentielles, et les bouchons n’ont fait qu’empirer. Du cobalt aux carrefours, le verdict est le même. Le chef de l’État commande, et la machine ne bouge pas.

Il y a plus parlant encore. Le président est souvent ailleurs. Sur la seule première année de son second mandat, la presse congolaise a recensé plus de quarante déplacements, dont une trentaine à l’étranger. L’IGF elle-même a reconnu plus de cent voyages à l’extérieur sur le premier quinquennat. Le 24 octobre 2025, au 64e Conseil, le chef de l’État a pourtant tapé du poing sur la table pour interdire à ses propres officiels tout voyage à l’étranger sans aval des Affaires étrangères, fustigeant ceux qui multiplient les déplacements. Le recordman des voyages sermonnant ses cadres sur les voyages.

Ce président absent, c’est exactement l’image qu’a livrée Jean-Marc Kabund le 24 mai 2026, dans un Space animé par le journaliste Stanis Bujakera, dont nous avons tiré un récit à part. Retenons-en la mécanique. Selon Kabund, architecte de la majorité parlementaire de l’Union sacrée avant sa rupture en 2022, un membre de la famille présidentielle aurait tenté de s’emparer d’un site minier avec des hommes armés, obligeant le président, alors à Bruxelles, à intervenir par téléphone pour ordonner le retrait. Ce témoignage n’est pas confirmé à ce jour et nous le donnons pour ce qu’il est. Mais l’image, elle, est juste. Quand un chef d’État doit micro-gérer un conflit par téléphone depuis l’étranger pour faire respecter un ordre, c’est que sans son intervention personnelle, plus rien ne suit.

La coalition qui se fissure, l’opposition qui se structure

Au-dessus, la coalition se fissure. La rupture avec Vital Kamerhe, les tensions au sein de l’UDPS, tout montre un président qui gère plus qu’il ne dirige. Et l’Union sacrée elle-même est devenue, comme nous l’avons montrée, un dispositif à parti unique où l’UDPS s’approprie la balle pendant que ses partenaires font de la figuration.

En face, l’opposition s’organise. Le 19 mai 2026, cinq poids lourds lancent à Kinshasa la Coalition Article 64, du nom de cet article de la Constitution qui fait de la résistance un devoir citoyen. Martin Fayulu. Moïse Katumbi. Matata Ponyo. Delly Sesanga. Et, signe qui dit tout, Jean-Marc Kabund. L’homme qui a assemblé l’Union sacrée pièce par pièce siège désormais dans la coalition montée pour barrer le troisième mandat. Le compte à rebours qu’ils brandissent est sans appel. Au jour de leur lancement, 852 jours avant la convocation constitutionnelle de la présidentielle de 2028. Pendant que le président s’épuise à tenir sa propre maison, l’adversaire se structure, et ses anciens artisans changent de camp.

Ce qui tient prouve ce qui s’effondre

Il faut être juste, car la justice rend la critique plus tranchante. Tout ne s’effondre pas. Sur le plan macroéconomique, le bilan existe. La croissance dépasse 5,5 pour cent, l’inflation est retombée sous les 2,5 pour cent, le franc s’est apprécié, le programme avec le Fonds monétaire international tient, et la RDC a réussi en avril 2026 sa première émission d’eurobond, pour 1,25 milliard de dollars.

Mais regardez à qui profite ce bilan. Le secteur minier pèse 40 pour cent du PIB et n’emploie que 2,6 pour cent des travailleurs. Et surtout, en 2024, 81,7 pour cent des Congolais vivaient sous le seuil de trois dollars par jour, le taux le plus élevé au monde, un chiffre qui ne reculerait que d’un point et demi d’ici 2027 malgré la croissance. La prouesse macroéconomique brille pour les marchés et les bailleurs. Elle ne ruisselle pas jusqu’au peuple. C’est tout le sens de notre Notation Congo Herald D+ du premier trimestre 2026, qui se résume en une phrase. La RDC a convaincu les marchés. Elle n’a pas encore convaincu les siens.

Et regardez surtout qui pilote ce qui marche. La Banque centrale, le ministère des Finances, le FMI. Des institutions techniques qui tournent en pilotage automatique, précisément parce qu’elles n’ont pas besoin d’une volonté présidentielle. À l’inverse, là où il faut un chef, la machine d’État cale. Les entreprises publiques en sont la caricature. La masse salariale atteint 96 pour cent du chiffre d’affaires à la SNCC, 137 pour cent à la MIBA, contre 15 à 25 pour cent ailleurs dans le monde. La SNEL n’électrifie que 22 pour cent de la population, la REGIDESO ne dessert que 16 pour cent en eau, et les pertes cumulées des entreprises publiques ont atteint 5,3 milliards de dollars entre 2014 et 2023. La leçon est cruelle. Là où l’État fonctionne seul, il tient. Là où il faut un chef, une vision, un arbitrage, tout s’écroule. Le débordement de Tshisekedi n’est pas une fatalité subie. C’est le révélateur d’une absence, là où sa présence était requise.

De la volonté à la résignation

Le 6 mai n’est pas arrivé par hasard. Il est l’aboutissement d’une longue courbe. En 2019, la promesse. En 2023, la réélection contestée et la promesse renouvelée. En janvier 2025, la chute de Goma et la mobilisation qui tourne court. Fin 2025, les accords signés sous médiation américaine et qatarie, aussitôt violés. Début 2026, la réalité qui s’impose, inexorable.

Sur quoi, alors, le président mobilise-t-il encore son énergie ? La réponse a été donnée le 6 mai et se confirme chaque semaine. Pas sur l’Est, pas sur la corruption, pas sur la pauvreté. Sur sa propre prolongation. Depuis l’annonce d’Augustin Kabuya, « nous allons toucher à cette Constitution », l’appareil UDPS s’est mis en ordre de marche pour une seule cause. Là, soudain, l’énergie revient. Là, soudain, la machine est coordonnée, déterminée, efficace. Et pour habiller le projet, le président est allé chercher l’argument le plus inattendu. Le partenariat stratégique avec Washington, soutient-il désormais, imposerait des réformes constitutionnelles. Celui qui a sous-traité sa sécurité à l’Amérique lui emprunte maintenant un alibi pour rester. Tshisekedi n’a pas perdu sa capacité à mener un combat. Il a seulement choisi lequel.

Celui qui garde plutôt que celui qui gouverne

Le 6 mai 2026 restera peut-être comme le jour où Félix Tshisekedi a baissé les bras. Pas publiquement, il n’a jamais dit qu’il abandonnait. Mais en liant explicitement l’avenir électoral du pays à une guerre qu’il n’a pas su terminer, il a acté son impuissance, et il l’a transformée en argument pour rester.

Étienne Tshisekedi avait passé sa vie à vouloir prendre le pouvoir pour changer le pays. Son fils l’a pris, a découvert que changer le pays était plus dur que de le conquérir, et a fini par se contenter de le garder. Il risque aujourd’hui d’incarner une nouvelle version de la fatalité congolaise, celle des présidents qui arrivent en sauveurs et finissent en gestionnaires d’une crise qu’ils n’ont pas résolue. Le peuple jugera. Mais ce mercredi de mai, à Kinshasa, le masque est tombé. Le président a compris qu’il ne gagnerait pas. Et il a choisi de continuer autrement.

Tags: Coalition Article 64entreprises publiquesFélix TshisekedigouvernanceJean-Marc KabundM23partenariat stratégique RDC-USARDCRévision constitutionnelleTroisième mandat

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