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CHESD, ENA, ENF, ENT, Voici Les 4 Écoles Où Se Fabrique l’Élite d’un État Congolais Rêvé

Quatre écoles, quatre concours, quatre promesses d'excellence. Une seule publie ses comptes. Le pays qui en sort ressemble-t-il à celui qu'on brevette dans les amphithéâtres de Kinshasa ?

Par La Rédaction
7 septembre 2026
Dans Politique
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CHESD, ENA, ENF, ENT, Voici Les 4 Écoles Où Se Fabrique l’Élite d’un État Congolais Rêvé
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Quatorze ans. C’est le temps qu’a attendu la promotion 2010 de l’École nationale des finances avant d’être prise en charge par le Trésor public. La signature de l’acte est tombée le 30 septembre 2024, remise par le ministre des Finances Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi, après un arrêté du vice-Premier ministre de la Fonction publique leur octroyant enfin le statut de fonctionnaires. Quatorze ans entre le diplôme et le salaire, dans l’école censée former ceux qui gèrent l’argent de la Nation.

Voilà le vrai visage de la fabrique de l’élite congolaise. Quatre institutions, le CHESD pour la stratégie, l’ENA pour l’administration, l’ENF pour les finances, l’ENT pour le territoire, qui forment méthodiquement les cadres d’un État moderne que le pays n’arrive pas à mettre en service. Voici ce qu’elles sont, ce qu’elles coûtent, et ce qu’elles révèlent.

1. Le CHESD, 1 692 cadres brevetés pendant que les drones gagnent du terrain

Créé en 2016 et pleinement inauguré en 2017 sous Joseph Kabila, le Collège des hautes études de stratégie et de défense forme à Gombe les hauts cadres militaires, policiers et civils, y compris étrangers, aux enjeux de défense et de gouvernance stratégique. Le bilan quantitatif est réel. 1 692 cadres formés en dix ans avec l’École supérieure d’administration militaire, une promotion 2026 de 138 auditeurs dont 91 distinctions. Le 20 août 2026, pour le dixième anniversaire, Félix Tshisekedi a fixé cinq priorités pour 2026-2036 : pensée souveraine, anticipation, souveraineté numérique et informationnelle, ouverture africaine, éthique républicaine.

Le décalage saute aux yeux. Une décennie de séminaires sur l’anticipation stratégique, et le pays découvre la guerre des drones sur le tas, Goma et Bukavu toujours sous contrôle du M23, un rapport documentant exactions et exécutions sommaires au Nord et au Sud-Kivu publié quelques semaines avant l’anniversaire du collège. Les installations ont coûté environ 7,5 millions de dollars, réalisées en partie par le génie des Fardc. Ce que l’école coûte chaque année pour fonctionner, en revanche, personne ne le sait publiquement. Ni l’Inspection générale des finances ni la Cour des comptes n’ont rendu public le moindre rapport la concernant. Et aucune évaluation indépendante ne mesure son effet réel sur la doctrine ou sur les décisions prises.

2. L’ENA, 11 000 candidats, 14,4% de femmes, et les premiers comptes publiés

L’École nationale d’administration, créée par le décret n° 13/013 du 16 avril 2013 dans l’héritage de l’ENDA de 1960 et de l’ENAP, recrute par concours national ouvert aux titulaires d’un Bac+5 de moins de 35 ans, pour une formation initiale de douze mois. La sélectivité donne le vertige. Le vice-Premier ministre Jean-Pierre Lihau a lancé le 31 juillet 2025 le recrutement de la dixième promotion avec un objectif de 100 places, pour plus de 11 000 candidats. Un sur cent. Entre 743 et 842 administrateurs formés en une décennie selon les sources officielles, avec des masters en partenariat avec l’Université Senghor d’Alexandrie et une première antenne provinciale au Lualaba en 2026.

C’est aussi la seule des quatre à avoir ouvert ses livres. Le 10 juillet 2025, sous la présidence du vice-Premier ministre, l’école a présenté publiquement son Rapport d’activités 2014-2024, un exercice qu’elle qualifie elle-même d’inédit. Selon ce bilan décennal, environ 15 millions de dollars ont été brassés sur la période, dont 91% venus du Trésor public. Pour 2025, l’école fait état de 5,4 millions de dollars de produits d’exploitation contre 1,7 million en 2024, et d’états financiers certifiés sans réserve par le collège des commissaires aux comptes, publiés pour la première fois. Une exception dans le paysage congolais, et il faut le dire.

Ce que ces comptes révèlent est moins flatteur. La dépendance à la trésorerie de l’État a failli coûter une année blanche en 2024, bourses et frais d’installation impayés depuis juillet 2023. Et selon les documents de l’école, seulement 14,4% des énarques formés sont des femmes, au point qu’une stratégie de féminisation 2025-2027 a été budgétée pour viser 25%. Le concours le plus méritocratique du pays produit donc une élite à plus de 85% masculine, et une fédération de personnes handicapées a dû interpeller le gouvernement sur la limite d’âge de 35 ans, jugée discriminatoire.

3. L’ENF, Quatorze Ans D’Attente Pour Les Gardiens Du Trésor

Née de l’ordonnance-loi n° 72/045 du 14 septembre 1972, placée sous la haute autorité du ministre des Finances, l’École nationale des finances forme les experts du budget, de la trésorerie, de la fiscalité, de la comptabilité publique et des douanes. Plus de cinquante ans d’existence, plus de cinquante promotions, plus de 10 000 apprenants formés selon ses propres chiffres. Elle se présente comme le poumon de la gouvernance financière.

Le poumon respire mal. La promotion 2010 n’a été prise en charge par le Trésor que le 30 septembre 2024, après quatorze ans d’attente. Et le vice était structurel. Jusqu’en 2023, le concours était ouvert à tous et chaque diplômé devait être automatiquement intégré à la fonction publique, produisant un embouteillage de lauréats sans affectation. Le ministre a fini par restreindre l’admission aux seuls agents déjà en poste aux Finances et au Budget, ce que la directrice générale Yvette Barhashishwa a reconnu publiquement en lançant le concours 2025-2026 devant plus de 1 500 candidats.

L’ironie est amère. Une école qui enseigne la discipline budgétaire a laissé quatorze ans de diplômés en salle d’attente, et ne publie aucun chiffre annuel de son propre fonctionnement.

4. L’ENT, l’École Que l’État Vient Tout Juste De Prendre Au Sérieux

Héritière de l’École nationale de formation territoriale créée par arrêté en 1971, réorganisée en 2018 et 2019, l’École nationale de la territoriale relève du ministère de l’Intérieur. Elle forme sur douze mois, neuf de cours et trois de stage, les administrateurs de territoire, les cadres des provinces et des entités décentralisées, et les membres de cabinets ministériels. C’est elle qui doit relier Kinshasa aux 26 provinces.

Et c’est la vérité la plus parlante des quatre. Cette école existe sous une forme ou une autre depuis 1971. Ce n’est qu’en mai 2026, lors de la 88ᵉ réunion du Conseil des ministres, que le gouvernement a adopté le décret la transformant de simple service spécialisé du ministère de l’Intérieur en établissement public. Cinquante-cinq ans pour décider que former ceux qui incarnent l’État au quotidien méritait un statut sérieux. Aucun montant public de fonctionnement n’a jamais été retrouvé. C’est l’école la moins visible, la moins dotée, la moins auditée, et elle forme précisément ceux qui tiennent le pays là où l’État est le plus absent.

Le Vrai Jeu De Pouvoir, Une École Publie Ses Comptes, Trois Ne Publient Rien

Voici ce que le récit officiel ne dira jamais. Sur quatre écoles chargées de fabriquer l’élite de l’État, une seule publie des états financiers audités. Le CHESD, l’ENF et l’ENT n’affichent aucun budget annuel de fonctionnement accessible au public. Ni la Cour des comptes ni l’IGF ne publient d’audit spécifique sur ces institutions.

Et elles ne répondent à aucune autorité unique. Le CHESD dépend du ministère de la Défense, avec un commandant nommé par le Président. L’ENA dépend de la Fonction publique. L’ENF dépend des Finances. L’ENT dépend de l’Intérieur. Quatre fiefs ministériels, quatre calendriers, quatre logiques de recrutement, aucune doctrine commune sur ce que doit être un cadre de l’État congolais, et une dépendance quasi totale à une trésorerie publique qui paie en retard ou ne paie pas.

Appliquons la grille que Congo Herald applique à tout le monde. L’absence de données est elle-même une donnée. Trois écoles sur quatre forment l’élite de la République sans qu’aucun citoyen ne puisse savoir ce qu’elles coûtent. On ne récompense pas ce silence. On le tarifie.

Le Débat Que Ces Écoles N’ont Pas Encore Accepté d’Avoir

Un procès monte dans le débat congolais en ligne, et il mérite d’être posé plutôt qu’ignoré. Sa thèse, résumée par des observateurs anonymes mais argumentés, tient en une phrase. Ces écoles n’auraient pas transformé le système, c’est le système qui les aurait absorbées. Le diplômé qui s’insère lentement dans une administration dysfonctionnelle n’exerce aucune pression sur elle ; il en adopte les normes. La transformation resterait une promesse ; la reproduction d’une élite serait le résultat.

Le second grief vise le kino-centrisme. Les diplômés seraient systématiquement affectés à Kinshasa, laissant les entités territoriales décentralisées au second choix, et se penseraient comme une élite nationale davantage que comme des serviteurs des crises structurelles. La comparaison avancée, celle des évolués de l’époque coloniale, est rude. Congo Herald ne la reprend pas à son compte. Mais un fait objectif lui donne du grain à moudre. Après plus de dix ans d’existence, l’ENA n’ouvre sa première antenne provinciale qu’en 2026, au Lualaba.

Ces critiques restent des hypothèses. Aucune n’est démontrée, et il serait malhonnête de les présenter autrement. Le problème, c’est que personne n’est en mesure de les réfuter non plus, parce que les données qui trancheraient n’existent pas publiquement.

D’où la proposition la plus utile sortie de ce débat, un audit que les associations d’anciens pourraient conduire elles-mêmes, en quatre volets. Audit de trajectoire : où sont les diplômés et quel pouvoir décisionnel réel détiennent-ils ? Audit doctrinal, quels changements de doctrine ou de stratégie découlent directement de cette expertise ? Audit d’externalités, la présence de ces diplômés réduit-elle ou amplifie-t-elle les dysfonctionnements observés ? Audit de légitimation : ces écoles servent-elles à réformer le système ou à le rendre plus présentable ?

Quatre questions, aucune réponse disponible à ce jour. C’est précisément ce vide que Congo Herald constate. Les réseaux d’anciens fonctionnent comme des cercles de prestige et d’entraide, ce qui est leur droit. Ils ne fonctionnent pas comme des espaces de redevabilité. Personne, dans ce pays, ne demande publiquement à une promotion ce que ses diplômes ont changé.

L’État Rêvé Contre l’État Constaté

La RDC a les diplômes. Elle a les concours où 11 000 candidats se disputent 100 places, les amphithéâtres, les cérémonies présidentielles de remise de brevets. Ce qu’elle n’a pas encore, c’est la capacité d’absorber, de payer et de responsabiliser ceux qu’elle brevette.

Le CHESD rêve d’anticipation stratégique ; le pays vit sous le feu des drones. L’ENA rêve de méritocratie et publie enfin ses comptes, mais forme une élite à 85% masculine et a frôlé l’année blanche faute de décaissement. L’ENF rêve de rigueur budgétaire et a laissé une promotion attendre quatorze ans son salaire. L’ENT vient d’apprendre, cinquante-cinq ans après sa naissance, qu’elle comptait.

Le Congo ne manque pas de grands cadres. Il manque d’un État capable de les employer, et d’une seule question posée à voix haute. Chaque promotion sortie du CHESD, de l’ENA, de l’ENF ou de l’ENT devrait pouvoir dire ce qu’elle a changé, contre l’insécurité, contre les épidémies, contre l’effondrement budgétaire. Tant que cette question restera sans réponse et que chaque ministère couvera sa propre chapelle sans publier ses comptes, ces quatre écoles continueront de fabriquer, promotion après promotion, l’élite parfaite d’un pays qui n’existe que sur les brochures.

Tags: administration territorialeCHESDélite congolaiseENAENFENTÉtat congolaisfardcFélix Tshisekedifonction publiqueformation des cadresgouvernanceméritocratieministère des FinancesRDCtransparence budgétaire

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