Sur le terrain politique de l’Union sacrée, le schéma est désormais affiché en clair. Un 4-4-2 bien huilé où l’UDPS occupe tous les postes décisifs et récupère systématiquement le ballon. Les autres partis, eux, restent cantonnés au rôle de figurants en survêtement, autorisés à courir, à défendre, à tenir leur ligne, mais jamais à frapper au but. La photo officielle dit coalition. La feuille de match dit autre chose.
Depuis 2020, la plateforme censée incarner l’union nationale fonctionne en réalité comme une machine à sens unique. L’UDPS contrôle les leviers stratégiques : présidence de l’Assemblée nationale, ministères régaliens, gouvernorats clés, nominations dans les entreprises publiques, répartition des circonscriptions électorales et la propre vitrine numérique de la coalition. Pendant ce temps, les alliés AFDC-A, MLC, UNC, AAAP, AAC, PALU et la mosaïque des partis satellites sont invités à poser sur la photo de famille, à remplir les tribunes lors des meetings et à voter dans le sens du coach. Comme le confie sous couvert d’anonymat un cadre d’un parti allié : « On nous demande de courir, de défendre, mais dès qu’il s’agit de marquer, c’est toujours les mêmes qui tirent.» Voilà la définition technique d’une coalition à un seul attaquant.
Et au printemps 2026, ce sont précisément les onze joueurs UDPS qui ont marqué le triplé de la révision constitutionnelle, sans jamais sortir le ballon de leur propre moitié de terrain.
Décryptage
1. Trois passes, un seul club : la séquence offensive UDPS
Reprenons le ralenti des trois actions, et regardons qui touche la balle.
Action 1, Kabuya 7 mars. Le secrétaire général de l’UDPS Augustin Kabuya ouvre le jeu avec une phrase de cinq mots qui vaut programme : « Nous allons toucher à cette Constitution. Aucune passe préalable vers le MLC, l’UNC, l’AFDC-A ou n’importe quel autre partenaire de coalition. Aucune réunion du présidium de l’Union sacrée pour acter la stratégie. Le capitaine UDPS prend le ballon dans son rond central, regarde autour de lui, et tire directement. Le ministre des Sports Didier Budimbu enchaîne en confirmant l’objectif lors d’un rassemblement : « Nous allons tout droit vers un troisième mandat, nous n’aurons pas honte. »
Action 2, Mwaba 19 mars. Le député UDPS Tony Mwaba dépose à l’Assemblée nationale une proposition de loi organique relative au référendum. C’est le coup franc indirect classique du parti présidentiel, une manœuvre technique présentée comme un simple comblement de vide juridique, mais qui prépare en réalité l’angle de tir pour le but suivant. Sur cette action aussi, pas un seul allié n’a touché la balle.
Action 3, Tshisekedi 6 mai. Le coach lui-même, point de presse marathon de près de trois heures à la cité de l’Union africaine. Félix Tshisekedi assume publiquement la possibilité d’un troisième mandat « si le peuple le veut » et ouvre la voie au référendum constitutionnel. C’est la frappe à bout portant. Le tir part. Les coéquipiers UDPS célèbrent. Les autres joueurs de l’Union sacrée, alignés en bloc défensif, regardent le ballon entrer dans le décor sans avoir touché un seul cuir depuis le coup d’envoi.
Trois actions en deux mois. Trois joueurs UDPS. Zéro passe vers la coalition. Cherchez le MLC dans cette séquence, cherchez l’UNC, cherchez l’AAAP, cherchez l’AFDC-A. Vous trouverez seulement leurs maillots vides, accrochés au porte-manteau du vestiaire.
2. Le milieu offensif occulte : un seul homme orchestre le jeu
Derrière les trois marqueurs UDPS officiels, il y a un autre joueur qu’on remarque peu mais qui distribue tous les ballons décisifs. Le Secrétaire Permanent de l’Union sacrée s’appelle André Mbata Betukumesu Mangu. Sur le papier, c’est le porte-parole institutionnel de la coalition. Dans les faits, c’est aussi Député UDPS élu de Dimbelenge au Kasaï Central, Professeur Extraordinaire de droit constitutionnel à UNISA et UNIKIN, et c’est lui qui, dans ses propres communiqués, qualifie sa fonction de « sacerdotale ». Une mission sacerdotale au sein d’une plateforme politique. Le glissement sémantique mérite à lui seul son carton jaune.
C’est ce même Mbata qui signe, le 20 avril 2026, le Communiqué n°007 « relatif aux différentes propositions de réforme constitutionnelle », document qui constitue à ce jour la position officielle de l’Union sacrée sur la révision. Le lendemain, 21 avril, il publie le Communiqué n°008 de Clarification. Position officielle d’une coalition multipartite sur le dossier constitutionnel le plus explosif depuis quinze ans, signée par un seul homme. Un député UDPS. Lequel a aussi piloté, en février 2026, le colloque au Palais du Peuple sur les vingt ans de la Constitution, présenté comme « dialogue scientifique national, global et inclusif », en réalité, l’enveloppe académique de la pré-justification doctrinale de la révision. Du beau jeu en triangle entre l’UDPS, la salle de conférence et le Journal officiel. Pas un seul partenaire de coalition a été crédité d’une passe décisive dans cette séquence.
3. La défense silencieuse : l’omertà kinoise comme tactique de survie
Le vrai phénomène politique du printemps 2026 réside dans le silence assourdissant de la majorité des partenaires de l’Union sacrée. Où est le MLC de Jean-Pierre Bemba sur la révision constitutionnelle ? Où est l’UNC de Vital Kamerhe, par ailleurs occupé à consolider sa propre micro-coalition interne, le Pacte pour un Congo retrouvé, qui pèse désormais 88 députés ? Où est l’AAAP de Tony Kanku, cousin du chef de l’État ? Où est l’AAC d’Aimé Boji ? Où est le PALU ? Pas un communiqué public. Pas une position formelle. Pas une demi-virgule sur le dossier le plus politiquement chargé de la législature.
Le site officiel de la coalition le dit involontairement à sa façon. Sur unionsacree.org, entre janvier et mai 2026, plus d’une trentaine de communications publiques. Sujets exclusifs : Tshisekedi, Mbata, l’UDPS, les ministres UDPS, les gouverneurs UDPS, les redynamisations provinciales pilotées par l’UDPS, les colloques académiques pilotés par l’UDPS et l’accueil triomphal des Léopards à l’aéroport le 5 avril 2026 où l’on voit Tshisekedi, Mbata et le ministre Budimbu poser ensemble pour la photo. Le MLC n’apparaît pas. L’UNC non plus. L’AAAP non plus. L’AFDC-A non plus. Le PALU n’est mentionné qu’une fois, en passant, à Bandundu. Sur la propre vitrine numérique de la coalition, le 4-4-2 secret est déjà affiché en lettres capitales. Il n’y a qu’une seule équipe sur la pelouse, et elle porte un seul maillot.
Ce silence n’est pas une absence d’opinion. C’est une tactique. Le bus garé devant son propre but, comme on dit dans le football moderne. On défend tout, on ne s’engage jamais, on attend que le match se termine. Les partenaires de l’Union sacrée ont parfaitement compris la règle. Tout joueur qui élève la voix sur ce dossier reçoit soit un carton jaune protocolaire à la Bahati, soit un silence médiatique à la Tshibala. L’omertà kinoise n’est pas une faiblesse de caractère. C’est un calcul. Les figurants ont fait leurs comptes, et ils ont conclu qu’il valait mieux porter un maillot et ne jamais courir que de protester et finir au vestiaire.
4. Les milieux récalcitrants : ceux qui ont osé exiger la balle
Sur les onze joueurs de l’Union sacrée, deux ont eu le tort d’élever la voix pour réclamer un peu de jeu construit. Leur traitement immédiat est en soi une démonstration de la mécanique.
Le premier, Modeste Bahati Lukwebo. Pas n’importe quel remplaçant : président de l’AFDC-A, deuxième vice-président du Sénat, cardinal officiel de l’Union sacrée. Le Maradona qui aurait dû porter un brassard. Le 7 mars, il déclare publiquement que le problème ne réside pas dans la Constitution mais dans son application, et qu’il ne soutient pas la révision. Réponse du banc UDPS sous quarante-huit heures, dans un communiqué officiel du Sénat lu par sa rapporteure Nefertiti Ngundianza : « Ses déclarations ont été faites à titre strictement personnel. » Le bureau du Sénat se range « derrière les idéaux défendus par Félix Tshisekedi ». Traduction kinoise : un cardinal de l’Union sacrée peut parler, à condition que ses paroles soient immédiatement requalifiées en bavardage privé de joueur fatigué. C’est le carton jaune politique dans sa version la plus polie. Et la coalition dispose, par ailleurs, d’un régime disciplinaire formel prévoyant l’« acquisition et perte de la qualité de membre ». Le mécanisme officiel d’exclusion existe noir sur blanc dans les statuts. Personne n’oublie qu’il est là.
Le second, Bruno Tshibala. Ancien Premier ministre. Ancien cadre UDPS, donc ancien joueur de l’équipe première. Le 12 mai 2026, il revient sur le terrain depuis la touche, communiqué cinglant en réponse au point de presse du 6 mai. Sa formule centrale, qui mérite d’être citée intégralement, vise l’entourage du chef de l’État : « opportunistes ayant rejoint le pouvoir non par conviction démocratique, mais pour jouir des dividendes que leur procure l’impérium ». Tshibala invoque aussi la mémoire d’Étienne Tshisekedi père, et rappelle que le combat UDPS, payé « au prix du sang de ses militants », reposait sur deux piliers indissociables : l’alternance démocratique et la limitation des mandats. Réponse des médias officiels : silence. Réponse de l’appareil UDPS : silence. Tshibala parle dans un stade dont on a coupé la sonorisation.
5. Quand les ultras historiques sifflent leur propre équipe
L’ironie kinoise atteint son apogée quand on découvre que la dénonciation la plus virulente du dispositif vient non pas de l’opposition, ni de l’Église, ni des partenaires marginalisés, mais de l’UDPS elle-même. Pas de direction. De la tribune ultra du parti.
Le 19 février 2026, le Collectif pour l’UDPS Originelle, structure d’appui autonome se réclamant de la base militante historique, publie une déclaration politique d’une violence verbale qui force l’attention. La gestion de l’Union sacrée y est qualifiée de « canard boiteux », d’« amateurisme », d’« incapacité de travailler avec efficacité ». La nouvelle majorité y est décrite comme une assemblée venue « à un grand banquet festif où libations et beuveries étaient au rendez-vous ». La conclusion est sans ambiguïté : que le président « saisisse le taureau par les cornes en procédant, le plus rapidement possible, à la restructuration de fond en comble de la direction de ce canard boiteux », parce qu’on ne « garde pas une équipe inutile constituée des bois morts ».
Quand la base militante d’un parti présidentiel décrit sa propre coalition gouvernementale comme un banquet de libations peuplé de bois morts, deux possibilités. Soit cette base n’a rien compris au jeu, et le coach a raison de l’ignorer. Soit elle a parfaitement lu la tactique, et c’est précisément pour ça qu’on lui a retiré le mégaphone. Congo Herald a déjà eu l’occasion de l’écrire, dans son décryptage du 23 février 2026 : l’UDPS est en péril, et l’Union sacrée vacille de l’intérieur. Trois mois plus tard, le diagnostic n’a fait que se confirmer.
6. La contradiction kinoise dans son état le plus pur
Reste la perle qui sert de cadre à toute la composition. L’UDPS, parti né en 1982 dans la lutte contre le parti unique mobutiste, parti qui a boycotté la Constitution de 2006 et combattu sans relâche la révision constitutionnelle de janvier 2011 effectuée par le fugitif le plus recherché d’Afrique, Joseph Kabila, l’UDPS donc, est devenue en mars 2026 le parti qui pousse la révision constitutionnelle, qui la justifie par la « continuité historique » du combat tshisekediste, et qui requalifie en « déclaration strictement personnelle » toute voix interne qui ose lui rappeler ce qu’elle disait il y a quinze ans encore. Au passage, le Secrétaire Permanent USN dépose en avril 2026 une proposition de Résolution pour élever au rang de héros nationaux Prophétesse Kimpa Vita, Prophète Simon Kimbangu, et Dr Étienne Tshisekedi. Le père du Président actuel rejoint le panthéon des figures spirituelles fondatrices du Congo. Mission sacerdotale, donc, dans toute son acception.
C’est Bruno Tshibala qui a posé la formule juste dans son communiqué du 12 mai. Le combat historique de l’UDPS reposait sur deux piliers indissociables : l’alternance démocratique et la limitation des mandats. Toucher au second pilier aujourd’hui, c’est renier le premier. L’équipe qui a fait carrière en dénonçant le hors-jeu mobutiste s’apprête à signer son propre hors-jeu constitutionnel. Et personne, dans le 4-4-2 actuel de l’Union sacrée, ne lève le drapeau.
Ce qui se joue vraiment
Trois constats fermes.
D’abord, l’Union sacrée n’est plus une coalition politique au sens institutionnel du terme. C’est un dispositif à un seul vrai joueur, dont les dix autres pièces sont conservées pour leur valeur ornementale, leur poids parlementaire et leur capacité à voter dans le bon sens sans poser de questions. La tactique du « un pour tous, tous pour l’UDPS » permet au parti présidentiel de consolider son hégémonie tout en maintenant l’illusion d’une large coalition. La symbolique va jusqu’aux moindres détails : le siège provincial USN du Haut-Katanga, inauguré le 22 mars 2026 à Pweto, a été « financé totalement par le Gouverneur Martin Kazembe » en personne. Les structures de la coalition sont littéralement payées par des gouverneurs UDPS qui les utilisent ensuite comme leurs propres extensions locales. On n’est plus dans la coalition. On est dans la franchise.
Ensuite, les vrais figurants ne sont pas au banc. Ils sont sur la pelouse. Fayulu, Kabila, Lubaya, Kabund, Katumbi sont dehors, ils peuvent crier ce qu’ils veulent. Les vrais figurants sont Bahati requalifié par son propre Sénat, Tshibala ignoré par les médias officiels, et l’écrasante majorité des partenaires de l’Union sacrée qui ont choisi le silence parce qu’ils ont parfaitement compris que protester revient à se faire remplacer. La maladie politique kinoise de 2026 ne se mesure pas en exclusions visibles. Elle se mesure en convocations silencieuses sur une feuille de match où l’on ne jouera jamais.
Enfin, à l’approche des prochaines échéances électorales, les figurants commencent à s’impatienter. Vital Kamerhe a déjà constitué sa propre formation interne avec 88 députés, le Pacte pour un Congo retrouvé. Ce n’est pas une coalition de coalitions, c’est une équipe de réserve qui prépare son mercato. D’autres murmurent à mi-voix l’idée de quitter le terrain, ou de former une nouvelle équipe à temps pour 2028. Les frustrations s’accumulent : promesses de postes non tenues, budgets alloués symboliquement, exclusion des cercles de décision réelle. Même les ténors comme Jean-Pierre Bemba ou Vital Kamerhe peinent à faire valoir leurs ambitions au sein de la plateforme. Le 4-4-2 actuel tient encore. Mais l’histoire politique du pays l’a déjà démontré : aucune formation ne gagne durablement quand une seule équipe joue avec onze joueurs et les autres avec des maillots vides.
Ayons la sagesse, disait-il
Le 5 avril 2023, lors de la cérémonie de signature de la charte de l’Union sacrée, Augustin Kabuya prononçait une phrase qu’on a peut-être trop vite oubliée. « Tous les problèmes sont réglés à travers notre charte. C’est aujourd’hui que les problèmes vont commencer. Ayons la sagesse à chaque moment quand il y aura des petits problèmes entre nous, on les gère avec la sagesse au lieu de les placer sur la place publique.»
Trois ans plus tard, le même Kabuya déclare seul : « Nous allons toucher à cette Constitution », le Sénat requalifie en bavardage personnel la voix de son propre deuxième vice-président, le Secrétaire Permanent de la coalition signe à lui seul la position officielle sur la révision dans deux communiqués numérotés 007 et 008, et un ex-Premier ministre UDPS dénonce les « opportunistes » en charge de l’impérium.
La sagesse de Kabuya 2023 aura tenu trois ans exactement. La preuve, s’il en fallait une, qu’à Kinshasa, les chartes politiques sont écrites pour durer le temps qu’on en a besoin, que les coalitions sacrées ne le sont que jusqu’à ce qu’un parti décide qu’il est désormais seul à mériter ce qualificatif, et que dans le 4-4-2 actuel de l’Union sacrée, le seul vrai problème de l’UDPS est de trouver assez de maillots vides pour habiller ses figurants jusqu’au coup de sifflet final.



