En 2024, Doudou R. Fwamba Likunde publiait un ouvrage posant la question que personne dans son propre gouvernement ne voulait entendre — l’État peut-il continuer à être le seul employeur du pays sans se ruiner lui-même ? Bonne question. Depuis, il est devenu ministre des Finances. Et les chiffres de 2025-2026 ont répondu à sa place avec une franchise qu’aucun livre n’aurait osé prédire.
Ce Que Les Chiffres Disent Que Kinshasa Préfère Taire
L’exercice 2025 s’est clôturé avec un déficit réel de 5.298 milliards de CDF — environ 2,4 milliards de dollars — contre 4.836 milliards programmés. Dix pour cent de dérapage sur une seule année. Janvier 2026 a aussitôt reproduit le schéma: dépenses dépassant les prévisions de 3,3%, recettes à 86,1% des objectifs, gap de financement de 466 millions de dollars dès le premier mois de l’année. Le premier mois.
Cette semaine, le FMI a rendu son verdict public. L’explosion de la masse salariale dans l’administration congolaise constitue désormais un « risque budgétaire majeur » — une alerte frontale publiée en plein démarrage de la mise en œuvre de l’APS (Accord de partenariat stratégique) signé à Washington le 4 décembre 2025, au moment précis où Kinshasa prétend incarner un partenaire fiable.
Les données de la Banque centrale enfoncent le clou. L’enveloppe salariale est passée de 5.634 milliards de CDF sur les huit premiers mois de 2024 à 7.736 milliards sur la même période de 2025 — une progression de 37% en douze mois. En 2026, selon le Centre de recherche en finances publiques et développement local, la tendance s’est encore accélérée de 11%.
Voilà le paradoxe congolais dans toute sa crudité. Plus de 50% des recettes courantes de l’État partent en salaires. Un État qui consacre la moitié de ce qu’il perçoit à payer ses propres agents n’est plus un État qui gouverne — c’est un État qui survit à lui-même, et encore, à peine.
La Guerre Comme Alibi Commode
Kinshasa a sa réponse toute prête — la guerre à l’Est. Elle est partiellement vraie, et c’est précisément ce qui la rend redoutable comme argument.
La guerre coûte cher, jusqu’à cinq milliards de dollars par an, soit près de 30% du budget national de 22 milliards. Les dépenses de défense ont atteint 149% de leur taux d’exécution prévu en 2025. Cent quarante-neuf pour cent. Ce chiffre ne se discute pas. Ce qui se discute, c’est le retour sur investissement — Goma est tombée en janvier 2025, Uvira en décembre. L’argent a été dépensé. Le territoire, lui, a été perdu. Dans n’importe quelle comptabilité sérieuse, ce ratio-là s’appelle un problème de traçabilité, pas un argument.
Ce problème de traçabilité n’est d’ailleurs pas propre au secteur de la défense. Matata Ponyo, condamné en mai 2025 pour détournement de 245 millions de dollars dans le scandale Bukanga Lonzo, s’est refait une virginité politique à Nairobi quelques mois plus tard. Constant Mutamba, condamné en septembre 2025 pour 19,9 millions de dollars détournés au ministère de la Justice, avait occupé la scène publique pendant des mois avec des discours de moralisation. La RDC ne manque ni de diagnostics ni de condamnations. Elle manque de conséquences durables.
L’État Qui Se Dévore
En voulant assainir les listes de la fonction publique, Kinshasa a mécanisé plus de 171.000 agents dits « non mécanisés » — formalisé la réalité, disait-on. Résultat paradoxal. Les fantômes ont été rejoints par leurs collègues réels, et la facture a explosé dans les deux sens. Le doublement des salaires des militaires et policiers en avril 2025 — décision politique, pas budgétaire, financée sur un budget déjà sous tension — a aggravé le tableau. S’y ajoutent des promotions en grade accordées sans cadre ni contrôle, et l’appréciation du franc congolais qui a creusé un gap de près de 700 millions d’euros sur les recettes libellées en devises. Un CDF fort qui appauvrit l’État — voilà le paradoxe que personne à Kinshasa n’ose nommer.
La COPIRAP, Commission chargée de rationaliser la parafiscalité lancée en urgence en septembre 2025, accusait déjà un retard préoccupant en décembre. La nouvelle politique salariale est promise pour le deuxième trimestre 2026. Dans un contexte où chaque coupe budgétaire est une grenade électorale, cette promesse vaut ce que valent toutes les promesses de ce type en RDC — beaucoup sur le papier, peu dans les faits.
Ce Que Washington N’Ose Pas Encore Dire
L’Accord de Partenariat Stratégique US-RDC repose sur une prémisse implicite — la RDC est un partenaire capable d’absorber des réformes et de déployer massivement dans les mines, les infrastructures et la sécurité. L’histoire récente invite à la prudence. Entre 2002 et 2018, la RDC a affiché une croissance moyenne de 5,5% par an. Pendant ces seize années de boom, le nombre de Congolais vivant sous le seuil de pauvreté a augmenté de sept millions. La croissance existait. L’État ne savait pas la transformer en capacité institutionnelle. Rien n’indique que cet accord change structurellement cette équation.
Un État qui clôture 2025 avec 2,4 milliards de dollars de déficit au-dessus des prévisions, qui commence 2026 avec un gap de 466 millions dès janvier, dont la masse salariale dépasse la moitié des recettes — cet État n’a pas de capacité d’absorption. Il n’a pas la structure administrative pour opérationnaliser ce que Washington attend de lui. Une monnaie fragilisée renchérit les projets d’infrastructure, décourage les partenaires privés, et complique chaque transaction que l’APS est censé faciliter.
La question que Fwamba Likunde posait en 2024 est donc plus inconfortable que jamais — et plus cruelle, venant de lui. Ce n’est pas une interrogation académique. C’est la question centrale de la crédibilité du partenariat US-RDC — Kinshasa peut-il être le partenaire qu’il prétend être, avec les finances qu’il a réellement ?
Le ministre des Finances connaît la réponse. Il en a écrit le diagnostic. Il lui reste à en assumer les conséquences — ce qui, en année pré-électorale, dans un gouvernement sous tension, avec une guerre à financer et un FMI à satisfaire, ressemble moins à un programme politique qu’à un chemin de croix.
Pour l’instant, les chiffres répondent à sa place. Et leur réponse, comme toujours en RDC, est de la littérature.



