À Kolwezi, capitale mondiale du cobalt, il y a un puits. Un puits communautaire ordinaire, comme il en existe des centaines dans la ville. Il est situé près d’un bassin de résidus miniers, et son eau est, selon les analyses publiées la semaine dernière par les organisations RAID, AFREWATCH et Source International, environ cent fois plus acide que les normes recommandées pour la consommation humaine. Des concentrations élevées de manganèse y ont été détectées, à côté d’autres métaux lourds dont les noms ne diront rien aux habitants qui s’y abreuvent. Ce qu’ils savent, en revanche, ils l’ont déjà dit. « On nous tue à petit feu », témoigne l’un d’eux dans l’un des rapports rendus publics. « Vous avez entendu comment l’enfant tousse. Nous sommes étouffés avec l’acide », répétait un autre il y a quatre mois dans le quartier Dilungu, au pied des installations de Ruashi Mining. C’est la même phrase, à dix kilomètres d’écart. Et c’est la même ville.
Les quatre études publiées en juin posent les chiffres sur le ressenti. Dans l’air, les particules fines atteignent jusqu’à six fois les seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé. Dans certaines zones d’habitation, près de 98 pour cent des mesures effectuées dépassent les limites de sécurité. Dans l’eau, le puits que nous venons de décrire. Dans les sols, des concentrations qui établissent une corrélation chimique directe entre les poussières et les polluants observés d’une part, et les activités d’extraction et de traitement du cuivre et du cobalt d’autre part. Les conséquences sanitaires identifiées par les chercheurs sont, sans surprise pour quiconque suit Kolwezi depuis dix ans, maladies respiratoires, troubles neurologiques, certains cancers, atteintes à la santé reproductive. Les enfants sont considérés comme les plus vulnérables, ce qui rejoint les conclusions déjà publiées en 2018 dans la revue Nature Sustainability, où une équipe avait trouvé chez des enfants de Kolwezi des niveaux de cobalt dans le sang et dans l’urine très supérieurs aux populations témoins, accompagnés de dommages oxydatifs à l’ADN.
Huit ans plus tard, les mêmes constats reviennent, avec les mêmes mots, dans la même ville. Ce n’est pas une crise. C’est un schéma.
Trois majors, trois langues, une même technique
Avant la publication, les trois organisations ont communiqué leurs résultats aux entreprises concernées. Tenke Fungurume Mining, contrôlée à 80 pour cent par le groupe chinois CMOC et à 20 pour cent par la Gécamines, est l’un des plus gros producteurs mondiaux de cuivre et de cobalt, avec une concession de mille six cents kilomètres carrés autour de Fungurume. Mutanda Mining, opérée par Glencore, est officiellement la plus grande mine de cobalt au monde, fermée depuis novembre 2019 et inscrite dans un plan de reprise depuis 2022. COMMUS, exploitée par le chinois Zijin Mining, complète le trio. Toutes trois ont eu plusieurs semaines pour préparer leur réponse. Examinons-les, parce qu’elles sont la véritable autopsie de ce dossier.
TFM ne reconnaît rien. Selon l’entreprise, elle respecte la réglementation congolaise et les normes internationales de gestion environnementale, ses propres données de surveillance ne confirment pas les conclusions des chercheurs, et la pollution observée pourrait s’expliquer par d’autres facteurs, notamment la géologie naturelle de la région et l’exploitation minière artisanale. Décomposons. Nous mesurons nous-mêmes et nous ne trouvons rien, ce qui est la définition technique du conflit d’intérêts en matière de monitoring environnemental. La géologie naturelle peut expliquer la contamination, ce qui revient à dire que la roche se contamine elle-même quand des humains la déterrent par centaines de millions de tonnes. L’exploitation artisanale est en cause, ce qui ne dément pas la pollution mais en transfère la responsabilité aux plus pauvres de la chaîne, ceux qui n’ont ni laboratoire ni avocats ni voix au chapitre.
Glencore choisit la sophistication. Le suisse intègre les conclusions des études dans ses mécanismes de gestion, dit-il, surveille ses émissions, mais souligne qu’il est difficile d’attribuer les impacts constatés à une seule exploitation dans une zone où plusieurs activités minières coexistent. La technique est plus fine que celle de TFM, mais elle aboutit au même résultat. On reconnaît un problème général, on refuse la responsabilité particulière. C’est la défense par la mutualisation. Dans une ville où trois majors et plusieurs filiales opèrent dans un rayon de quelques kilomètres, personne n’est jamais individuellement responsable. La pollution est devenue, dans cette logique, un bien commun négatif que tous regrettent et qu’aucun ne paie.
Zijin, enfin, opérateur de COMMUS, n’avait fourni aucune réponse au moment de la publication. C’est probablement la stratégie la plus honnête des trois, parce qu’elle ne s’embarrasse pas du langage. Elle dit simplement, par son silence, que la question n’est pas prioritaire. Et elle compte sur le fait qu’à Kinshasa et à Lubumbashi, peu de gens iront lui en demander compte.
Trois entreprises, trois techniques, une même certitude. Aucune des trois n’envisage de payer.
L’État qui parle, qui légifère, qui ne sanctionne pas
C’est ici que le dossier change de nature, et il importe de le dire clairement. Contrairement à ce que pourrait suggérer une lecture pressée, l’État congolais n’est pas resté silencieux sur la pollution minière du Grand Katanga. Il a parlé. Il a écrit. Il s’est même déplacé. Et c’est précisément ce qui rend son inaction sur le terrain plus difficile à excuser.
Reprenons la chronologie. Le 27 février 2026, lors de la quatre-vingtième réunion du Conseil des ministres, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka inscrit la protection de l’environnement comme axe prioritaire de l’action gouvernementale, particulièrement dans les zones d’exploitation minière. Le 2 février, la ministre de l’Environnement, du Développement durable et de la Nouvelle Économie du Climat, la professeure Marie Nyange Ndambo, arrive à Lubumbashi avec, selon les médias officiels, une instruction ferme du Président Tshisekedi. Le 4 février, elle scelle le site de l’entreprise Compagnie Minière de Musonoï (CDM) à Lubumbashi, responsable d’un débordement catastrophique d’eaux acides en novembre 2025, et conditionne toute reprise d’activités à une évaluation environnementale approfondie. Le 5 février, elle est à Kolwezi, accueillie par la gouverneure du Lualaba, Fifi Masuka Saini. Le 6 février, elle rencontre la Fédération des Entreprises du Congo, groupement provincial du Lualaba. Elle publie sa note circulaire n° 001/CAB/MIN/EDD-NEC/MNN/TPL/KPM/03/2026 sur la gestion des installations classées de catégorie A. Le 27 mars 2026, le Conseil des ministres annonce un train de mesures pour le remblai T17 de Kamoto Copper Company, dont la décontamination, la radioprotection et la surveillance des niveaux de radiation. Le 9 avril 2026, une Commission interinstitutionnelle ad hoc, réunissant des experts de la Présidence et de la Primature, est officiellement installée pour évaluer la pollution dans les secteurs des mines et des hydrocarbures. La ministre affirme à cette occasion que le temps de la simple sensibilisation est révolu et que les entreprises dont la situation environnementale est jugée critique s’exposeront à des sanctions sévères.
Sur le papier, c’est un agenda environnemental de premier plan. Sur le terrain, c’est une autre histoire. Le 7 avril 2026, à l’Assemblée nationale, le député Éric Tshikuma adresse une question à la ministre de l’Environnement et constate, document à l’appui, que les mesures annoncées le 27 mars pour le T17 de KCC ne sont suivies d’aucune action concrète sur le terrain. La Commission Ad Hoc installée le 9 avril n’a publié à ce jour aucune évaluation ni aucune sanction. La note circulaire de février sur les installations classées n’a donné lieu à aucune mise en demeure publique contre TFM, MUMI ou COMMUS. Et lorsque le ministère des Mines, par la voix de Louis Watum Kabamba, a été présent dans le débat international, c’était à Davos en janvier 2026 pour défendre la vision d’un secteur minier au service du développement mondial, pas sur le terrain de Kolwezi pour examiner les bassins de résidus.
Pire, les trois ministères concernés ne se coordonnent pas. Selon Ouragan.cd, c’est la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, Marie-Thérèse Sombo, qui a déclaré l’urgence radiologique au remblai T17 en solo, sans concertation préalable avec ni Louis Watum Kabamba, ministre des Mines, ni Marie Nyange Ndambo, ministre de l’Environnement. Le dossier minier le plus sensible de l’année a été traité par trois ministres distincts qui se télescopent, sans coordination interministérielle effective, et chacun avec son propre canal de communication.
Le bilan est sans appel. L’État congolais a parlé, légiféré, installé des commissions, scellé un site périphérique, visité Kolwezi, signé une note circulaire. Mais sur les trois majors nommément concernées par les études RAID, AFREWATCH et Source International, il n’a publiquement prononcé aucune sanction. La République est venue sur le terrain pour rencontrer la Fédération des Entreprises et la gouvernance provinciale. Elle n’est pas venue pour fermer une porte, suspendre un permis ou recouvrer une amende. Le principe pollueur-payeur prévu par le Code minier de 2018, loi n° 18/001 du 9 mars 2018 modifiant et complétant la loi n° 007/2002, reste un texte sans dossier d’exécution contre les trois opérateurs visés. L’État n’est pas absent au sens où il ne ferait rien. Il est ailleurs. Il est dans la mise en scène de l’action plutôt que dans la sanction. C’est pire qu’une absence, parce que c’est une présence qui produit, par sa propre activité communicationnelle, l’illusion qu’on s’occupe du problème.
Ce que la chronologie raconte de la durée du schéma
Reculons d’un pas et regardons l’enchaînement. Étude Nature Sustainability en 2018, niveaux élevés de cobalt dans le sang et l’urine, dommages à l’ADN des enfants, conclusion : la chaîne d’approvisionnement n’est pas soutenable. Janvier 2026, tensions à Kolwezi autour des entités de traitement artisanal, mineurs en colère, ministère national obligé d’envoyer une délégation à l’apaisement. Février 2026, saignements de nez chez quatre habitants du quartier Dilungu autour de Ruashi Mining contrôlée par le Chinois Jinchuan, trois sont des enfants d’une même famille, et l’Initiative bonne gouvernance et droits humains demande la suspension de l’usine. Février 2026 toujours, Musonoï, l’air est suffocant à cent mètres des bassins, les céleris et les carottes du jardin meurent, l’entreprise promet une commission mixte. Mars 2026, urgence radiologique au remblai T17 de KCC, documentée par Congo Herald. Juin 2026, quatre nouvelles études publiées sur TFM, MUMI et COMMUS.
C’est la même ville. Ce sont les mêmes constats. Ce sont les mêmes promesses d’enquête sans suite. Et c’est le même décalage entre les annonces gouvernementales et les sanctions effectives. Notre Notation Congo Herald T1 2026 avait attribué à la RDC un F sur le critère des droits humains et un F sur le critère du développement humain et de la pauvreté. Le Lualaba en est, semaine après semaine, l’illustration la plus tangible. C’est aussi dans cette province que se concentrent à la fois les majors visées par le SPA US-DRC, les opérateurs chinois que Washington voudrait voir reculer, et les communautés qui paient l’addition de la transition énergétique mondiale. Quant à la régulation de la sous-traitance qui devait redistribuer la richesse minière aux entreprises congolaises, elle vient elle-même de changer de mains avec l’éviction de Miguel Kashal Katemb et l’arrivée de Ted Beleshayi Kasanda à la tête de l’ARSP le 3 juin dernier, sans qu’aucune dimension environnementale ne soit explicitement adossée à cette transition.
Une souveraineté qui se mesure à l’air et à l’eau
Le 4 décembre 2025, Félix Tshisekedi signait à Washington un accord de partenariat stratégique qui promet aux États-Unis un accès privilégié aux minerais congolais en échange d’un appui sécuritaire à l’Est. Ce papier-là est connu, débattu, analysé. Mais il y a un deuxième front, plus discret, sur lequel la souveraineté congolaise se joue tout autant. C’est celui qui passe par la qualité de l’air à Kolwezi, par l’acidité du puits, par les saignements de nez des enfants du quartier Dilungu. Ce front-là n’a pas été inscrit dans l’accord du 4 décembre. Et il ne le sera probablement pas tant qu’il sera plus rentable, pour les majors comme pour le pouvoir central, de ne pas l’inscrire.
Parce que la vérité froide de ce dossier est la suivante. La transition énergétique mondiale a besoin du cobalt congolais. Les majors qui l’extraient, chinoises ou occidentales, ont besoin d’un État qui parle de réglementation environnementale sans en faire appliquer les sanctions. Et le pouvoir congolais, qui a besoin des recettes que ces majors génèrent, choisit, à chaque fois qu’il en a l’occasion, de produire de la communication plutôt que de la sanction. C’est une économie politique cohérente. Elle est juste payée par les corps qui n’ont rien signé. Et c’est exactement le schéma que Congo Herald a déjà documenté à propos de l’Union sacrée, où l’apparence du collectif sert à abriter une concentration du pouvoir, et dont nous avons décrit la mécanique plus large dans notre anatomie d’un président débordé qui a cessé d’essayer.
À Kolwezi, le puits ne va pas changer d’acidité parce qu’une étude a été publiée. L’air ne va pas se purifier parce que trois ONG se sont alliées. Et les majors ne vont pas se sanctionner elles-mêmes. La seule force capable d’imposer un pollueur-payeur effectif, c’est un État qui ferait correspondre ses sanctions à ses notes circulaires. Tant que cet État reste dans la mise en scène de l’action plutôt que dans son exécution, le riverain qui dit « on nous tue à petit feu » continuera d’avoir raison, et il continuera de mourir.
Une note circulaire ne ferme pas un bassin de résidus. Une commission Ad Hoc ne purifie pas un puits. Un Conseil des ministres ne décontamine pas un remblai. Une instruction présidentielle qui s’arrête au seuil de Kolwezi laisse l’air aussi suffocant qu’elle l’a trouvé.



