Tout entraîneur qui a mené un but à zéro connaît la vérité que la feuille de match ne dit pas : le plus dur n’est pas de marquer, c’est de faire tourner l’horloge. On garde le ballon, on ralentit, on fait mine d’attaquer sans jamais s’exposer, et on attend le coup de sifflet. Congo Herald l’a déjà écrit : dans ce pays, la composition officielle n’a jamais été celle du terrain, les titulaires sont souvent sur le banc et les remplaçants sur la pelouse. Pendant que les Léopards renversaient l’Ouzbékistan pour filer en seizièmes du Mondial, le vrai match congolais se jouait ailleurs, au Palais de la Nation. Et l’entraîneur, coach et capitaine à la fois, s’appelle Félix Tshisekedi. Depuis le 6 mai, il a sorti son onze de départ, et il joue une seule chose : la possession. Il ne veut pas seulement finir les quatre-vingt-dix minutes réglementaires jusqu’en 2028. Il veut les prolongations. Et peut-être même une séance de tirs au but. Le problème, c’est que l’horloge, elle, ne triche jamais.
Le temps réglementaire, ces minutes que la Constitution a fixées
Les règles du match, la Constitution de 2006 les a écrites noir sur blanc. Deux mandats, cinq ans chacun, et un coup de sifflet final. Élu pour un second quinquennat fin 2023, Félix Tshisekedi doit quitter le terrain en 2028. Mieux : l’article 220 est le verrou des verrous, celui qui interdit toute révision portant sur le nombre et la durée des mandats présidentiels. On peut réformer beaucoup de choses dans ce pays. Pas ça.
C’est le règlement que le chef de l’État a accepté quand il a prêté serment. Lui, dont l’UDPS a pourtant toujours contesté cette Constitution de 2006, qu’il juge désormais opportunément « opposée aux attentes de la population ». Le règlement n’a pas changé. C’est le joueur qui a décidé, en cours de partie, qu’il n’aimait plus l’arbitrage.
Le onze de départ, poste par poste
Depuis le 30 juin, le message est limpide : le Président ne compte pas sortir comme un simple remplaçant. Il veut rester dans le jeu, et il a aligné son équipe avec soin.
Le gardien, la Cour constitutionnelle. Au fond du but, le dernier rempart. Le 30 juin, jour des soixante-six ans de l’indépendance, Tshisekedi lui a directement confié la loi référendaire, la déférant avant toute promulgation au titre de l’article 160. Si elle valide le texte, la porte s’ouvre grande pour un référendum qui pourrait redessiner les règles, mandats compris. Le hic, c’est qu’on connaît déjà ce gardien. En novembre 2023, saisi par six candidats dont Fayulu et Mukwege sur les manquements de la CENI, il avait rendu ce chef-d’œuvre d’arbitrage kinois : « recevable mais non fondée ». Vous avez raison, mais nous validons quand même. Un gardien qui a déjà prouvé qu’il savait laisser filer le ballon dans sa lucarne quand il le fallait.
Le milieu récupérateur, le Parlement. L’Assemblée et le Sénat forment le cœur du dispositif, et ils ont fait le travail sale. La loi Ngondankoy, quatre-vingt-treize articles, un mécanisme d’assemblée constituante, et l’habileté de ne pas toucher formellement à l’article 220, a été adoptée par les deux chambres le 15 juin, in extremis avant la clôture de la session. L’Union sacrée détenant une majorité écrasante, il n’y a jamais de suspense sur le score, seulement sur la manière. Ce n’est que le dernier acte d’un triplé UDPS entamé le 7 mars, quand le secrétaire général Augustin Kabuya ouvrait le jeu d’une phrase-programme, « nous allons toucher à cette Constitution », avant que le coach ne conclue le 6 mai en assumant le troisième mandat « si le peuple le veut ». Derrière eux, un meneur qu’on remarque peu distribue tous les ballons décisifs : André Mbata, secrétaire permanent de l’Union sacrée et par ailleurs député UDPS, signataire à lui seul des communiqués 007 et 008 fixant la position officielle de la coalition sur la révision, mission qu’il qualifie lui-même de « sacerdotale ».
L’axe défensif, l’UDPS et l’Union sacrée. Derrière, un bloc qui n’a plus de coalition que le nom. Comme l’a montré notre décryptage du 4-4-2 secret, l’UDPS occupe tous les postes décisifs pendant que le MLC, l’UNC, l’AFDC-A et la mosaïque des satellites restent des figurants en survêtement, autorisés à courir et à voter, jamais à frapper au but. Leur mission défensive tient en une phrase : chaque fois que l’adversaire crie au coup d’État constitutionnel, l’axe relance en parlant de « volonté du peuple ». Ceux qui ont eu le tort de réclamer un peu de jeu construit l’ont payé. Modeste Bahati Lukwebo, deuxième vice-président du Sénat, ce Makelele de la politique congolaise qui aurait dû porter le brassard, a osé dire que le problème n’était pas la Constitution mais son application. Réponse du banc en quarante-huit heures : ses propos ont été requalifiés « à titre strictement personnel ». L’ancien Premier ministre Bruno Tshibala, lui, a dénoncé des « opportunistes ayant rejoint le pouvoir pour jouir des dividendes que leur procure l’impérium », avant de disparaître des écrans officiels. Le reste garde le bus devant son propre but : l’omertà kinoise n’est pas une absence d’opinion, c’est un calcul. Et pendant que le bloc tient, Vital Kamerhe a déjà constitué son Pacte pour un Congo retrouvé, quatre-vingt-huit députés, une équipe de réserve qui prépare tranquillement son mercato pour 2028.
Les latéraux et relayeurs, les remaniements. Les ajustements au sommet ne sont jamais anodins. On place les bons profils là où ça compte : le narratif à la Communication, les provinces sensibles à l’Intérieur, les leviers stratégiques aux Mines. Nouveau gouverneur à Kinshasa, contrats de performance signés avec les établissements publics, on change les hommes pour donner l’illusion du mouvement sans changer le jeu, pendant que les cinquante-trois ministres du gouvernement Suminwa II continuent leur figuration. Car le vrai pouvoir, comme Congo Herald l’a déjà cartographié, se joue chez les milieux invisibles, conseillers présidentiels qui filtrent ce qui monte au chef de l’État et directeurs de cabinet qui exécutent dans l’ombre. Le banc tourne, la mécanique reste.
La défense latérale, provinces et forces de sécurité. Sur les côtés, les gouverneurs et les services de sécurité forment la première ligne face aux appels à la ville morte. Le sit-in du 12 juin devant le Palais du Peuple a été étouffé par la sécurité, avec des blessés dont certains leaders de l’opposition, et deux corps rapportés par des associations locales, sans qu’aucun bilan officiel ne soit communiqué. Et quand la loi ne suffit pas, il reste l’arbitrage sanitaire : une interdiction des rassemblements dans quatre provinces, dont Kinshasa, brandie pour des raisons d’Ebola au moment le plus opportun. Hors-jeu provoqué.
Les ailiers, communication et diplomatie. Sur les ailes, on élargit le jeu. La communication présidentielle martèle que tout se fait dans le respect des institutions, fidèle à sa tradition d’attaquant médiatique qui court, crie, mais ne marque jamais. La diplomatie, elle, veille à ce que les partenaires qui lorgnent le cobalt et le cuivre ne voient pas une manœuvre de pouvoir mais une démarche « responsable ». Car le match domestique croise le terrain international : la clause du partenariat stratégique avec Washington impose à Kinshasa d’entreprendre toute réforme « législative et constitutionnelle » sous douze mois, prétexte commode pour rouvrir la Loi fondamentale sous couvert d’obligation extérieure. On rassure les investisseurs sur les minéraux critiques pendant qu’on rejoue les règles à domicile.
Un dispositif complet, sur le papier. Mais un onze aligné pour la possession, pas pour marquer.
Les prolongations, quand on refuse le coup de sifflet
Vient le moment où l’adversaire réclame la fin du match, et où l’entraîneur joue la montre. La saisine de la Cour, le 30 juin, n’était pas qu’une précaution juridique. C’était une passe à l’arbitre pour ne pas tirer et s’exposer au contre, et pour gagner du temps dans un contexte sécuritaire et social dégradé.
Et la temporisation ne s’arrête pas là. À l’approche du 8 juillet, date à laquelle l’opposition promettait une marche nationale pour exiger cette fois la démission pure et simple du chef de l’État, Kinshasa a sollicité le président burundais Évariste Ndayishimiye, en exercice à la tête de l’Union africaine, pour recevoir les leaders à Bujumbura. Résultat : consultations jugées positives, et marche reportée au 22 juillet. Le pouvoir a aussitôt annoncé qu’il l’encadrerait, le nouveau gouverneur promettant la quiétude républicaine sous très haute surveillance. Le médiateur régional providentiel, la stoppage time offerte par un voisin ami.
En face, le contre-pressing s’organise enfin. La Coalition Article 64 rassemble Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga, Augustin Matata et Moïse Katumbi, rejoints en invités surprises par le FCC de Joseph Kabila. Le ton a changé : on ne conteste plus seulement le troisième mandat, on conteste la légitimité même du chef de l’État, jugé « indigne » de porter la veste présidentielle. À leurs côtés, la CENCO et le cardinal Ambongo ferment la porte à toute révision, dans une homélie que l’on a dite grave, là où les Églises de Réveil, elles, ont rejoint le camp du changement « opportun, urgent et nécessaire ». Mais un pressing désuni presse mal. Entre ceux qui veulent la démission, ceux qui veulent le dialogue et ceux que le pouvoir a déjà commencé à recevoir un à un, l’opposition court beaucoup et récupère peu. C’est tout le drame de ce championnat : depuis des années, elle attend surtout de gérer les mêmes erreurs.
La séance de tirs au but, parce qu’aucune prolongation n’est infinie
Voici ce que la stratégie de la possession oublie toujours : elle gagne le milieu de terrain, jamais la fin du match. On peut déférer une loi à la Cour, déplacer une marche de deux semaines, faire médiatiser une décrispation à Bujumbura, multiplier les prolongations. On ne peut pas empêcher le chrono d’avancer vers 2028.
Au bout des prolongations, il y a la séance de tirs au but. La Cour devra trancher, et son avis dira ce qui est constitutionnellement possible. Les observateurs comptent déjà cinq issues : validation, compromis, embrasement, enlisement, suspension. La rue reviendra, le 22 juillet puis après. Et l’échéance de 2028 ne se déférera à personne. Aux tirs au but, la possession ne vaut plus rien. Plus de milieu pour tenir le ballon, plus d’axe pour couvrir, plus d’arbitre à qui passer. Il y a un homme, seul, sur le point de penalty, et un pays entier qui regarde. Dans cet exercice, le maître du tempo est aussi exposé que le dernier des remplaçants. Il peut perdre contre n’importe qui.
Le penalty qu’on finit toujours par devoir tirer
Garder le ballon n’a jamais été une stratégie de fin de match. C’est une tactique de milieu de partie, celle qu’on emploie quand on mène et qu’on n’a pas envie d’attaquer. Elle fonctionne tant que l’arbitre laisse jouer. Elle s’effondre à la seconde où il siffle.
Félix Tshisekedi a construit un onze redoutable pour la possession. Loi taillée sur mesure, majorité mécanique, meneur sacerdotal, figurants en survêtement, Églises de complément, gardien complaisant, marche reportée, médiateur régional providentiel, ailiers qui rassurent l’étranger. Sur le papier, le dispositif est complet. Mais ce match, comme les précédents, n’est pas truqué par l’adversaire. Il l’est par l’équipe elle-même. Et aucune de ses pièces ne tirera le penalty à la place du capitaine. Un jour, tôt ou tard, il devra s’avancer seul sur le point de réparation, sous les yeux d’un peuple qui, depuis 1960, n’a jamais vu d’alternance pacifique par les urnes. Et ce jour-là, il n’y aura plus personne pour temporiser.



