Le samedi 20 juin 2026, devant les caméras, Augustin Kabuya déchire une feuille. Pas n’importe laquelle. La déclaration que la Conférence épiscopale nationale du Congo vient de rendre publique, au terme de trois jours de plénière extraordinaire à Kinshasa. Le secrétaire général de l’UDPS, le parti du président, met en pièces le texte des évêques sous l’œil des journalistes. Le geste est filmé, partagé, commenté avant la tombée de la nuit.
Trois mois plus tôt, en mars, le même Kabuya annonçait que son parti allait « toucher » à la Constitution pour ouvrir la voie à un troisième mandat. L’homme qui a posé l’intention déchire ceux qui posent le refus. Tout le dossier tient dans ce raccourci.
Le 8 mai, au lendemain du discours présidentiel du 6, nous écrivions que la CENCO n’avait pas encore dit son dernier mot, et que le jour où elle le dirait, on saurait qui plie. Le mot est tombé le 20 juin. La réponse à « qui plie » est arrivée dans la même journée. Personne. Le pouvoir n’a pas plié. Il a déchiré la feuille.
Reste que ni cette feuille ni l’article 220 que les évêques défendent ne sont le cœur du problème. Le piège, lui, avait déjà été posé en mai. Il vient seulement de se refermer.
I. Quatre-vingt-neuf sénateurs voient l’urgence, l’Église n’en voit aucune
Le message de la CENCO porte un titre qui sonne comme une alarme. « La Nation est en péril, dressons nos fronts, prenons le plus bel élan ». La phrase qui en restera, lue par le secrétaire général Mgr Donatien Nshole, est plus sèche. Ni nécessité, ni urgence, ni opportunité de changer la Constitution du 18 février 2006. Avant de trancher, les évêques avaient auditionné l’opposition, dont Delly Sesanga le 18 juin, la majorité et des constitutionnalistes de toutes les sensibilités. Le verrou qu’ils défendent porte un numéro, l’article 220, celui qui rend intangibles le nombre et la durée des mandats. Pour eux, ce verrou est un rempart contre la dictature et la privatisation de l’État.
Cinq jours avant, le Parlement avait dit l’inverse. La proposition de loi fixant les conditions d’organisation d’un référendum a été adoptée à l’Assemblée nationale le 9 juin, puis au Sénat dans la nuit du 15 juin. Le speaker de la chambre haute, Jean-Michel Sama Lukonde, a livré le chiffre lui-même. Sur 109 membres, 89 présents, 89 oui, aucune voix contre, aucune abstention. Une unanimité parfaite. Sauf qu’avant le vote, les sénateurs de l’opposition avaient quitté l’hémicycle. L’unanimité a été obtenue par soustraction. On vide la salle des contradicteurs, puis on compte les mains levées et on appelle ça le consensus national.
Le texte, qui prévoit jusqu’à une assemblée constituante, a dû passer en commission mixte paritaire, les deux chambres n’ayant pas voté la même version. Il ne lui manque plus que la signature du chef de l’État pour devenir exécutoire. Au moment de cette adoption, le président était à Houston. Quatre-vingt-neuf sénateurs ont vu l’urgence d’un cadre référendaire. L’Église, elle, n’en voit aucune. Entre les deux, un peuple qu’on consultera, paraît-il, pour son bien.
II. Le vrai verrou n’est pas un article, c’est une carte
Le piège logique, ce ne sont pas les évêques qui l’ont posé, ni nous. C’est la LUCHA, dès le 6 mai au soir, en une phrase que nous relayions deux jours plus tard. Ce jour-là, à la Cité de l’Union africaine, Tshisekedi avait conditionné la présidentielle de 2028 à la fin de la guerre. « Si on ne peut pas terminer cette guerre, malheureusement, on ne pourra pas organiser les élections en 2028. On ne peut pas organiser les élections sans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu », l’exemple ukrainien à l’appui.
Le mouvement citoyen a retourné la phrase sur elle-même. Si l’on ne peut pas faire voter les Kivu pour une présidentielle, on ne peut pas davantage les faire voter pour un référendum. Soit le pouvoir sait organiser un scrutin national malgré la guerre, et alors 2028 doit se tenir. Soit il ne sait pas, et alors le référendum tombe avec. En mai, c’était un argument d’opposant. En juin, c’est devenu une loi votée.
La réalité de terrain n’a pas bougé entre les deux. Goma est sous administration AFC/M23 depuis plus d’un an. Bukavu aussi. À Rubaya, le coltan est taxé par d’autres que l’État congolais. Le poids démographique du Nord-Kivu et du Sud-Kivu n’est pas marginal. Ces deux provinces réunies représentent plus de quinze millions d’habitants selon les estimations officielles, soit autour d’un septième du corps électoral congolais. À cela s’ajoutent une partie de l’Ituri, sous double pression CODECO et ADF, et plusieurs zones du Maniema où l’autorité administrative effective varie selon les territoires.
On ne peut pas brandir l’Est occupé pour repousser une présidentielle et l’oublier pour valider une nouvelle loi fondamentale. Le même territoire ne peut pas être trop dangereux pour élire un président et assez sûr pour refonder la République. Soit l’Est est administrable et l’on tient les deux scrutins. Soit il ne l’est pas et l’on ne tient ni l’un ni l’autre.
Le trou que les évêques ont entouré, c’est l’article 220. Le trou que personne ne comble, c’est la carte. La CENCO l’a dit à sa manière en jugeant hasardeux d’ouvrir ce chapitre dans le contexte sécuritaire actuel. C’est la même contradiction structurelle que l’eurobond d’avril, ces 1,25 milliards de dollars levés au nom d’un pays dont une partie échappe à l’État. On emprunte sur un territoire qu’on ne tient pas. On voudrait maintenant le refonder de la même façon. Une Constitution adoptée par référendum dans les provinces où la seule autorité qui prélève l’impôt est celle qu’on combat, ce n’est pas une consultation populaire. C’est du papier recyclé en habit de souveraineté.
III. L’horloge SPA, l’Article XII et le délai de douze mois
Pour comprendre pourquoi la machine référendaire avance à cette cadence, il faut sortir de Kinshasa et regarder un calendrier qui n’a pas été écrit là. L’Accord de Partenariat Stratégique entre les États-Unis et la République démocratique du Congo, signé le 4 décembre 2025 et ratifié par le Parlement congolais en mars 2026, contient un Article XII qui engage la RDC à entreprendre toute réforme législative et constitutionnelle dans un délai de douze mois. Le texte officiel publié par State.gov est explicite sur cette obligation de temporalité.
Deux lectures cohabitent sur le compteur. La lecture stricte, qui fait courir le délai à compter de l’entrée en vigueur du traité, place l’échéance autour du 4 décembre 2026. La lecture domestique, qui fait courir le délai à compter de la ratification parlementaire, repousse l’échéance vers mars 2027. Dans les deux cas, l’horloge tourne. Dans le premier cas, il reste moins de six mois. Dans le second, moins d’un an. Le verrou international est aligné sur le verrou domestique, sans que personne à Kinshasa ne l’énonce publiquement.
La commission Justice et Paix de la CENCO avait déjà qualifié cette clause SPA de cheval de Troie. Elle n’avait pas tort. La campagne constitutionnelle ne date pas de Washington. Elle commence au discours présidentiel de Kisangani d’octobre 2024, quand le chef de l’État qualifie la Constitution d’obsolète et rédigée par des étrangers, plus d’un an avant l’Accord. Mais l’accord signé le 4 décembre 2025 a livré un alibi sur mesure. Deux moteurs poussent désormais la même porte. L’ambition d’un mandat de plus, que les évêques nomment sans détour. Et une obligation de traité, que personne ne lit à voix haute en chaire.
Ce double moteur explique aussi le rythme. Le 9 juin, vote à l’Assemblée. Le 15 juin, vote au Sénat. Le 20 juin, déclaration CENCO. Le 22 juin, commission mixte paritaire. Promulgation attendue dans les semaines suivantes. Décret référendaire, campagne, vote, à organiser dans les mois qui restent avant que l’horloge SPA ne fasse défaut. Quand un calendrier domestique politiquement risqué coïncide avec une obligation internationale au calendrier serré, le rythme s’accélère et l’opposition publique a moins de temps pour se structurer. C’est exactement ce qui se déroule entre mai et juillet 2026.
Nos analyses précédentes posaient le diagnostic d’un système de confiscation porté par Kabila puis Tshisekedi. Notre traitement récent de l’AB-50 a documenté le manifeste constitutionnel de la Quatrième République déposé le 11 juin par Julien Paluku au Secrétariat permanent de l’Union sacrée. La mécanique référendaire, l’Article XII du SPA, le manifeste AB-50, et la déchirure de Kabuya forment, en juin 2026, un système cohérent. Trois niveaux d’instrumentation, un seul horizon.
IV. Qui pousse, qui se réinvente, qui couvre
Le camp du maintien assume désormais à visage découvert. Kabuya en mars, le ministre des Sports Didier Budimbu et son « nous n’aurons pas honte », le professeur André Mbata qui fournit, colloque après communiqué, l’enveloppe académique de la révision. Leur ligne officielle se défend, il faut la dire loyalement. Le Parlement entend combler un vide juridique, le peuple décidera par référendum, rien ne se fera sans lui. C’est la version du pouvoir. Elle a le mérite de la cohérence formelle. Elle a le défaut de ne pas tenir sur une carte trouée.
En face, les huit voix qui étaient sorties du bois dès le 8 mai se sont depuis donné une structure. La Coalition Article 64, lancée le 19 mai, rassemble Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Augustin Matata Ponyo, Delly Sesanga et Jean-Marc Kabund. L’homme qui a assemblé l’Union sacrée pièce par pièce siège maintenant dans la coalition montée pour barrer le troisième mandat. Le nom même de la plateforme renvoie à l’article 64, celui qui fait de la résistance un devoir citoyen.
Il y a aussi celui qui se réinvente. Le 11 juin, Joseph Kabila est sorti du silence pour dénoncer une gouvernance « arrogante, liberticide et prédatrice » et appeler à la « résistance légitime ». Le rappel s’impose, froidement. Kabila a été condamné à mort par contumace par la justice militaire en septembre 2025, puis sanctionné par l’OFAC le 30 avril 2026 pour sa proximité avec l’agression du M23. Un homme que la justice congolaise et le Trésor américain rattachent au parrain du M23 se pose en gardien de la Constitution. On nomme la contradiction, on ne la couronne pas. La même posture qui refuse de rendre le M23 fréquentable refuse de faire de son protecteur un défenseur de la République. Détester ce référendum ne suffit pas à blanchir qui que ce soit.
Reste le non-dit international. La campagne constitutionnelle ne date pas de Washington, mais Washington la sert. La clause des douze mois de l’Article XII fournit l’alibi technique. Le calendrier domestique fournit le moteur politique. Les deux convergent. Et personne, dans les chancelleries occidentales qui s’expriment sur l’aide militaire ou sur les minerais critiques, ne pose publiquement la question de cette horloge SPA et de sa compatibilité avec l’article 220 que la CENCO défend.
L’Église, elle, rejoue une partition qu’elle connaît. C’est elle, pas le Parlement ni l’opposition, qui a négocié l’Accord de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016, celui qui a fini par arracher à Kabila les élections de 2018. Et sa force ne tient pas qu’à l’autorité morale. Elle a déployé 30 000 observateurs en 2018, un maillage plus dense que la CENI sur certains terrains. Le jour où ce réseau retire son sceau, plus aucun scrutin congolais n’est crédible, ni devant le peuple, ni devant Rome, ni devant les bailleurs. Une loi référendaire peut être votée, promulguée, organisée. Sans bénédiction épiscopale, elle naît morte. Le pouvoir le sait. C’est pourquoi il a déchiré la feuille au lieu de la commenter.
V. Ce qui vient
Le calendrier des prochaines semaines est déjà posé. La commission mixte paritaire a harmonisé la version unique de la loi entre les deux chambres. Le texte transite vers la Présidence pour signature. La promulgation conditionne la publication d’un décret référendaire, qui fixera la question soumise au peuple, la date du scrutin et l’enveloppe budgétaire. La CENI sera alors saisie pour le déploiement opérationnel. Toutes ces étapes peuvent intervenir, si la cadence est maintenue, entre la fin de l’été et l’automne 2026, soit dans la fenêtre exigée par l’Article XII du SPA en lecture stricte.
À ce calendrier répond une capacité connue. Les 30 000 observateurs de la CENCO, ainsi que ceux de l’Église du Christ au Congo, peuvent être réactivés. La CENCO a la mémoire institutionnelle de 2018. Elle a celle de 2011 et celle de 2006. Elle sait comment se déploie un maillage, comment se collectent les procès-verbaux, comment se publient les remontées indépendantes des bureaux de vote. Elle dispose de la confiance d’une part importante de la population dans les zones rurales que la CENI atteint mal. Le rapport de force institutionnel, dans une RDC où la légitimité du scrutin se joue plus dans la perception qu’aux urnes, ne se mesure pas à la majorité au Sénat. Il se mesure à la signature finale qui accompagne le résultat publié.
Trois scénarios se dessinent à partir de là. Premier scénario, le pouvoir maintient le rythme. Décret référendaire pris à l’automne. Question rédigée en termes attrape-tout. Campagne courte. Scrutin organisé partout sauf dans les zones AFC/M23. Résultats annoncés sous pression du calendrier SPA. La CENCO refuse d’authentifier. Crise de légitimité, mais transition constitutionnelle. Deuxième scénario : la cadence se rompt. Procédures contentieuses, pressions internes au sein de l’Union sacrée, intervention discrète des partenaires américains préférant éviter une crise visible avant l’élection présidentielle américaine déjà passée mais à conséquences encore visibles, décalage du décret référendaire. L’horloge SPA file. La lecture domestique du délai prend le pas sur la lecture stricte. Mars 2027 devient le nouveau plafond. Troisième scénario, l’opposition arrive à imposer une suspension du processus jusqu’à la pacification de l’Est. C’est le scénario que la CENCO décrit comme préférable. C’est aussi celui qui exige une mobilisation populaire que la Coalition Article 64 ne semble pas, à ce stade, en mesure de produire.
Aucun des trois scénarios ne fait disparaître le problème de fond. Trois mois, neuf mois ou dix-huit mois plus tard, la même question reste posée. Refonder un pays par référendum dans des provinces qu’on ne gouverne plus relève du papier recyclé en habit de souveraineté.
VI. La feuille, la carte, et la question qui reste
En mai, nous demandions qui plierait le jour où la CENCO parlerait. Elle a parlé le 20 juin. Le pouvoir a répondu en déchirant. Voilà pour la question du printemps.
Reste celle qu’aucun des deux camps ne pose vraiment. L’État dit qu’il ne peut pas faire voter Goma pour une présidentielle. Il voudrait que Goma vote sa Constitution. Le problème n’a jamais été sur la feuille que Kabuya a mise en pièces. Il est sur la carte. Et une carte trouée, ça ne se déchire pas. Ça se reconquiert d’abord, ou ça se tait.



