Congo Herald ne fait pas de service après-vente pour la Présidence. Nos lecteurs le savent, et le pouvoir aussi. Mais un journal qui ne sait pas reconnaître une méthode juste quand elle passe devant lui ne critique plus, il aboie.
Alors disons-le une fois, calmement, avec les dates.
Le discours de jeudi ne s’ouvre pas sur une promesse mais sur un diagnostic, et c’est ce qui le distingue de tout ce que ce pays a entendu depuis soixante-six ans. Trois échecs y sont nommés. Le partage du pouvoir sans consolidation des institutions. Les accords négociés loin du peuple. Les engagements jamais suivis d’effets.
Retenez ces trois phrases. Elles ne viennent pas de nous, elles viennent de lui. Et le dispositif annoncé répond point par point à chacune. Voici les huit verrous. Le septième est celui que ce journal attendait depuis toujours.
1. La Vraie Ligne Rouge N’A Jamais Été Déplacée
Le 18 janvier 2025, devant les diplomates accrédités à Kinshasa, le chef de l’État déclarait que le dialogue avec un groupe terroriste comme le M23 était une ligne rouge que la RDC ne franchirait jamais, parce que l’accepter reviendrait à légitimer des agissements violant nos lois fondamentales.
Lisez le mot qui compte. Légitimer. La ligne rouge n’a jamais porté sur le fait de parler, elle a porté sur le fait de conférer un statut politique. Jeudi soir, dix-neuf mois plus tard, la formule est la même. Aucune arme ne conférera à son porteur un droit supérieur à celui que le suffrage reconnaît au citoyen. Aucune conquête militaire ne pourra être convertie en légitimité politique.
Il y ajoute même l’aveu que ce pays n’avait jamais entendu dans la bouche d’un de ses présidents. La violence, reconnaît-il, a trop souvent semblé ouvrir plus rapidement les portes de la reconnaissance politique que les voies démocratiques, et les victimes ont parfois dû pardonner avant d’être réparées.
Entre les deux dates, deux capitales provinciales sont tombées et la pression internationale a été maximale. La phrase, elle, n’a pas bougé d’un mot.
2. Trois Tables, Trois Périmètres, Zéro Confusion
C’est le point que la couverture pressée a raté. Le discours ne mélange rien, il trie.
Washington traite la dimension interétatique, RDC contre Rwanda. Doha traite la cessation des hostilités avec l’AFC/M23, le désengagement, le cantonnement, le désarmement, la vérification et l’accès humanitaire. Le dialogue national traite les fractures internes. Les deux premiers sont qualifiés d’indispensables mais insuffisants à eux seuls, et le président a précisé que le dialogue national ne se substituera pas au processus de Doha.
L’ancrage juridique n’a pas été oublié non plus. Le caractère d’agression est rappelé comme consacré par les résolutions du Conseil de sécurité, avec les exigences qui vont avec. Retrait complet des forces étrangères non invitées, fin du soutien aux groupes armés, démantèlement des administrations parallèles, rétablissement de l’autorité de l’État, retour des déplacés.
Ceux qui dénoncent une contradiction entre Doha et l’exclusion du M23 confondent un cessez-le-feu avec un partage du pouvoir. Ce sont deux choses, et les confondre est exactement l’erreur que ce pays a payée pendant vingt ans.
3. Il N’A Pas Ouvert Le Dialogue Quand Il Était À Terre
Janvier et février 2025. Goma tombe. Bukavu tombe. L’armée recule. La pression pour un dialogue national immédiat est à son comble, à l’intérieur comme à l’extérieur.
C’est le moment exact où il refuse.
On peut lui reprocher beaucoup de choses, pas celle-là. Convoquer une table nationale au pire moment militaire, c’était garantir que le rapport de force du terrain se transporte dans la salle. Chaque kilomètre pris à l’Est se serait converti en sièges à Kinshasa. En refusant à ce moment précis, il a privé la conquête de son rendement politique. Le dialogue arrive aujourd’hui, quand le cadre est posé et que les armes ont leur propre couloir ailleurs.
Ce n’est pas de la lenteur. C’est du séquençage.
4. Les Accords Négociés Loin Du Peuple, Deuxième Échec Nommé
Voici la phrase qui explique tout le reste. Un dialogue congolais doit se tenir au Congo sous la responsabilité des Congolais.
Pour mesurer ce qu’elle pèse, il faut remonter bien plus haut que Sun City. Berlin, automne 1884. Bismarck réunit dans son palais les puissances d’Europe autour d’une carte dont l’intérieur africain n’est encore qu’une tache blanche. Pendant plus de trois mois, des hommes en redingote y tracent des frontières à la règle. Le 26 février 1885, l’Acte général est signé, et le bassin du Congo devient la propriété personnelle d’un roi qui ne foulera jamais ce sol. Personne, dans cette salle, ne parlait au nom des Congolais.
Comme l’écrivait dans nos colonnes le sénateur Bernard Muhindo le 30 juin dernier, tout tient dans cette absence. Un État venait de naître et le peuple sur lequel il allait régner n’avait pas été convié à sa fondation. Ce n’était pas un incident de cérémonie. C’est devenu la structure même de l’édifice.
Et cette structure s’est reproduite pendant cent quarante et un ans. Sun City. Pretoria. Nairobi. Addis. Genval. Doha. À chaque fois, des Congolais assis dans un hôtel étranger, sous l’œil d’un médiateur étranger, arbitrés par un calendrier étranger. À chaque fois, le pays est rentré avec un accord dont il n’était pas tout à fait l’auteur.
Voilà pourquoi la décision de jeudi tient dans un détail que personne n’a relevé. L’adresse a changé. Elle est à Kinshasa, et ceux qui s’y tiendront sont congolais. C’est, pour reprendre la formule de notre chronique du 30 juin, la seule rupture qui compte avec 1885.
Refuser une médiation morale extérieure pour les affaires intérieures congolaises n’est donc pas de l’arrogance. C’est la définition minimale de la souveraineté, cent quarante et un ans après qu’on a décidé de ce pays sans lui. Les églises, consultées en amont et explicitement appelées à un rôle d’apaisement et de rapprochement des communautés, accompagnent le processus. Le cardinal Ambongo a lui-même appelé à la fois le pouvoir et l’opposition à s’y inscrire. Accompagner n’est pas arbitrer, et la nuance est cette fois du bon côté.
Reste l’exigence que cette histoire impose. Changer l’adresse ne suffit pas. Ce qui manquait à Berlin manquera encore si le peuple n’est convié que comme décor et non comme partie au contrat.
5. Trois Mois, Le Verrou Contre Le Premier Échec
Le partage du pouvoir sans consolidation des institutions. C’est le premier échec que le chef de l’État a nommé, et tout Congolais de plus de trente ans sait ce qu’il désigne. Un dialogue s’ouvre pour la paix, il dure, il s’installe, et il accouche d’une transition qui suspend les institutions élues pour redistribuer les postes à ceux qui ont su faire du bruit.
Trois mois maximum. Institutions maintenues jusqu’au terme constitutionnel de leurs mandats. Aucune remise en cause du choix souverain exprimé par les urnes. Ces trois verrous, énoncés dans le même discours, condamnent d’avance la mécanique du partage.
Est-ce tenable logistiquement dans un pays sans routes ? C’est la vraie question et nous y revenons plus bas. Mais le principe est sain, et une durée courte est un anticorps.
6. Le Dialogue Ne Commence Pas À Kinshasa
L’innovation la plus sérieuse est aussi la moins commentée. Les assises de Kinshasa ne seront pas le point de départ du dialogue mais l’aboutissement d’une parole recueillie à travers tout le pays.
Concrètement, des forums préliminaires dans les vingt-six chefs-lieux, réunissant populations, autorités locales, députés et sénateurs de la province, entités territoriales décentralisées, majorité, opposition, société civile, autorités coutumières, confessions religieuses et milieux professionnels. Chaque province établissant en toute franchise son propre diagnostic sur l’insécurité, les conflits fonciers et coutumiers, les tensions communautaires, les inégalités et les blocages administratifs. Puis un élargissement aux femmes, aux jeunes, aux travailleurs, aux personnes vivant avec un handicap, aux agriculteurs, aux enseignants, aux artistes, aux soignants, aux acteurs de l’informel et à la diaspora.
Comparez avec Sun City, où quelques dizaines d’hommes se partageaient un pays de soixante millions d’habitants dans un complexe hôtelier sud-africain. Le conflit foncier de Masisi n’avait pas de siège. Le chef coutumier du Tanganyika n’y avait pas de micro. Cette fois, ils l’ont sur le papier.
7. Pas D’Amnistie Générale, Et Là, Ce Journal Se Lève
Voici le point que Congo Herald attendait depuis sa première ligne.
Chaque paix congolaise s’est jusqu’ici payée en impunité. On signait, et l’on votait une loi d’amnistie qui effaçait l’ardoise, renvoyait les victimes à leur silence et enseignait à la génération suivante que le massacre est une carrière avec un plan de retraite.
Jeudi soir, la porte a été fermée. Pas d’amnistie générale. Les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, le génocide et les violences sexuelles graves resteront poursuivis. La paix, a insisté le chef de l’État, ne saurait signifier l’impunité.
La voie individuelle laissée ouverte à ceux qui renoncent sincèrement aux armes et condamnent l’agression les conduit vers les mécanismes de DDRCS et de justice transitionnelle, pas vers un ministère. On récupère des hommes, on ne consacre pas une organisation, et on ne solde aucun crime.
Sur ce point, il n’y a rien à nuancer. C’est la seule phrase du discours qui parle directement aux familles de l’Est. Elle devra être tenue, et nous la citerons chaque fois qu’un texte d’amnistie tentera de revenir par la fenêtre.
8. Il A Lu Le Pays Correctement, Chiffres À L’Appui
Un sondage Ebuteli de décembre 2024, réalisé avant la chute de Goma, donne deux résultats que les commentateurs citent séparément parce qu’ils semblent se contredire. Soixante-dix-huit pour cent des Congolais interrogés jugeaient qu’une table ronde inclusive renforcerait la cohésion nationale. Et cinquante et un pour cent rejetaient l’idée de négocier avec le M23.
Ces deux chiffres ne se contredisent pas. Ils commandent. Le peuple congolais voulait une table ronde nationale, et il n’en voulait pas avec ceux qui lui tirent dessus. C’est exactement ce qui a été annoncé jeudi. Une consultation ouverte à tous, sans exclusion d’opinion, d’appartenance politique, de province, de langue, d’ethnie ou de religion, et fermée à tout mouvement combattant l’ordre constitutionnel ou agissant au service d’une puissance étrangère, en l’occurrence le Rwanda.
Ce Qui Doit Continuer, Et Ce Que Nous Surveillerons
Créditer une méthode n’est pas signer un chèque en blanc, et ce journal reste ce qu’il est.
Doha doit continuer. Washington doit continuer. Le retrait des forces étrangères reste la condition de tout, et aucun forum provincial ne remplacera jamais un cessez-le-feu respecté. Le pire scénario serait qu’un dialogue intérieur réussi serve d’alibi pour laisser pourrir les processus extérieurs pendant que Goma et Bukavu restent occupées.
Reste le troisième échec que le chef de l’État a nommé lui-même, et c’est le seul qu’aucun discours ne peut verrouiller d’avance. Les engagements jamais suivis d’effets. Celui-là ne se juge qu’après.
Quatre exigences, donc, que nous vérifierons publiquement.
Que la composition de la commission préparatoire et sa feuille de route soient rendues publiques, avec les noms. Que le document de synthèse nationale soit publié intégralement, diagnostics provinciaux compris, y compris ceux qui accablent le pouvoir local. Que les mesures de confiance et de décrispation deviennent des actes datés et non une formule de discours. Et que les trois mois soient respectés, sans prolongation, sans avenant, sans glissement, parce qu’une échéance qui glisse est le premier symptôme de la transition déguisée.
Un chef d’État qui nomme les trois maladies de son pays avant de proposer le remède a déjà fait davantage que la plupart de ses prédécesseurs. Reste à ne pas devenir le quatrième échec de sa propre liste.
Quatre-vingt-dix jours. Vingt-six provinces. Nous comptons.



