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L’Introuvable Peuple Congolais

Quand l’État naquit, aucun Congolais n’était dans la salle

Par Bernard Muhindo
30 juin 2026
Dans Décryptage, Politique
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L’Introuvable Peuple Congolais
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Ce 30 juin, le Congo célèbre son indépendance. La fierté est légitime : l’indépendance politique fut une victoire arrachée de haute lutte. Elle n’oblige pourtant pas à la complaisance, et honorer ce jour, c’est mesurer ce qu’il reste à accomplir. Pour le comprendre, il faut remonter avant 1960, jusqu’à la salle de Berlin où tout a commencé.

Berlin, automne 1884. Le chancelier Bismarck a réuni, dans son palais, les puissances d’Europe autour d’une carte de l’Afrique dont l’intérieur n’est encore qu’une tache blanche. Pendant plus de trois mois, des hommes en redingote y tracent des frontières à la règle. L’une de ces lignes englobe un territoire aussi vaste que l’Europe de l’Ouest : le bassin du Congo. Henry Morton Stanley est là, l’explorateur qui a fait apposer à des chefs locaux une croix au bas de contrats rédigés dans une langue qu’ils ne lisaient pas, et ces traités servent désormais de titres de propriété. Le roi des Belges, Léopold II, n’a pas fait le voyage : il n’en a pas besoin. Le 26 février 1885, l’Acte général est signé et le territoire devient sa propriété personnelle. Personne, dans cette salle, ne parlait au nom des Congolais.

Tout tient dans cette absence. Un État vient de naître, et le peuple sur lequel il régnera n’a pas été convié à sa fondation. Cette absence n’est pas un accident de cérémonie. Elle deviendra la structure même de l’édifice. Cent quarante ans plus tard, la question qu’elle pose demeure ouverte : peut-on bâtir une nation solide quand ceux qui la composent ont été absents de sa création ?

Disons d’emblée ce que ce constat n’est pas : ni un procès de la République, ni une mise en cause de sa légitimité, ni l’expression d’une opposition. Nommer la manière dont l’État congolais fut bâti, ce n’est pas le renier, c’est se donner les moyens de l’achever. Faire d’un héritage subi une communauté de destin choisie, tel est l’horizon que sert l’Union sacrée de la Nation et que porte le chef de l’État.

Ce qui s’installe alors ne ressemble pas à une colonie ordinaire. L’État indépendant du Congo n’est ni un royaume ni une province, c’est le domaine privé d’un homme qui ne foulera jamais ce sol. Le caoutchouc et l’ivoire en font, en quelques années, l’une des entreprises d’extraction les plus violentes de son temps, au prix de mutilations et de massacres qui soulèveront l’indignation jusqu’en Europe. L’historien Isidore Ndaywel è Nziem, dans son Histoire générale du Congo, en embrasse toute la durée. Un même fil traverse les régimes : le Congolais est tenu à l’écart de la décision sur son propre avenir. L’État se monte d’en haut, comme un instrument de prélèvement et de contrôle, jamais comme un pacte avec les gouvernés.

Une administration, non une nation.

En 1908, la Belgique reprend la colonie des mains de Léopold II. La logique ne change pas : on administre. On pose des rails pour évacuer le cuivre du Katanga vers la côte, on bâtit une administration rigoureuse, on se garde d’éveiller la moindre conscience nationale. Un système se construit, pas une communauté. L’ordre colonial sépare les colonisés en deux. D’un côté, une mince élite d’immatriculés et d’évolués, admise par mesure à l’orée du droit. De l’autre, la masse des indigènes, administrés à distance par une autorité coutumière domestiquée, soumis à l’administration, à la compagnie et à la mission, jamais reconnus citoyens. En cloisonnant les communautés
et en réservant l’enseignement supérieur à une poignée d’hommes tard venus, il étouffe l’idée même d’un Congo uni. L’État ne se manifeste que par ses bureaux. Le peuple, comme corps politique conscient de lui-même, demeure introuvable.

Une indépendance sans souveraineté

Le 30 juin 1960, à Léopoldville, le pays accède à l’indépendance. Patrice Lumumba y prononce un discours qui ose nommer les plaies de la colonisation, devant le souverain belge venu présider. Mais les pères de la nation héritent d’un pays dont ils n’ont pas dessiné les fondations. L’armée, la bureaucratie, le découpage des provinces, tout a été conçu pour contraindre, non pour libérer. Le malentendu n’est pas que politique. Au printemps 1960, à la Table ronde économique de Bruxelles, des délégués congolais encore mal outillés découvrent les véritables leviers de l’économie.

Les intérêts miniers du Haut-Katanga, organisés autour de l’Union Minière, ont été soigneusement disposés pour rester hors de portée du gouvernement qui s’annonce. L’indépendance politique est concédée. La souveraineté économique reste à conquérir. Georges Nzongola-Ntalaja situe là le cœur de la tragédie qui suit : l’alliance des masses et de leurs dirigeants, scellée dans la lutte, se défait presque aussitôt la victoire acquise. Le peuple, célébré dans les discours, redevient spectateur des luttes de pouvoir qui se jouent au-dessus de lui. Les sécessions et les rébellions s’engouffrent dans les fissures d’une nation qui se cherche encore.

Les deux racines de l’inachèvement

Plus de soixante ans après, le défi n’a pas changé : passer de l’État-territoire à l’État-nation. Encore faut-il nommer la racine, car elle commande tout le reste. Deux ressorts, non des fatalités mais des mécanismes, l’expliquent. Le premier est l’extraversion comprise comme système de pouvoir. Un État qui vit de la rente de son sous-sol n’a pas structurellement besoin de son peuple, ni comme contribuable, ni comme producteur, ni comme citoyen, car la rente et les redevances y suffisent. L’extérieur n’a pas le monopole de cette dépendance : elle s’entretient aussi au-dedans, par les déséquilibres qu’on laisse perdurer. Le contrat Sicomines de 2008, dit « minerais contre infrastructures », en offre l’illustration nommée. L’audit de l’Inspection générale des finances (IGF), en février 2023, y a établi un fort déséquilibre, et le cinquième avenant de mars 2024 a porté le volet infrastructures à près de 7 milliards de dollars. À côté, des flux financiers illicites de plusieurs milliards par an, documentés par Léonce Ndikumana et James Boyce à l’échelle du continent, vident le pays, quand la part des minerais déclarée au fisc reste faible.

Le second ressort est plus discret. La faiblesse de l’État tient moins à un manque de moyens qu’à un équilibre que certains ont intérêt à maintenir, car un État capable serait un État redevable, donc contrôlable. Le recensement biométrique des agents publics l’a mis au jour : un fichier de paie ramené d’environ 1,48 million d’agents déclarés à près de 785 000 certifiés, le reste fictif ou irrégulier, pour une masse salariale qui absorbe près du quart du
budget 2026. La décentralisation, inscrite dans la Constitution de 2006 et les lois de 2008, demeure largement inappliquée, et les régies financières sont longtemps restées absentes de provinces entières, au détriment des recettes. Le politologue Jean-François Bayart a nommé cette mécanique où la dépendance devient, pour qui détient une parcelle de pouvoir, une
ressource plutôt qu’une entrave. Les deux racines n’en font qu’une. Un État qui n’a besoin ni de produire, puisqu’il vit de la rente, ni d’administrer pleinement, puisque l’incapacité protège la rente, peut se passer de son peuple. Voilà pourquoi ce peuple paraît introuvable : l’édifice a été disposé pour fonctionner sans lui. Ces mécanismes, le Congo a commencé lui-même à les nommer par l’audit de l’IGF et le recensement de ses propres agents. La tâche n’est pas de les dénoncer, elle est de les mener à terme. 

Revenons à la salle du début. Une carte du Congo sur une table et des hommes qui décident de son sort. L’adresse, cette fois, a changé : elle est à Kinshasa, et ceux qui s’y tiennent sont congolais. C’est la seule rupture qui compte avec 1885, et elle n’est pas encore achevée. Car une carte ne fait pas une nation. Ce qui manquait à Berlin manque toujours : le peuple à la table, non comme décor mais comme partie au contrat. Pour que ce peuple devienne enfin trouvable, il faut un État qui ait besoin de lui. Un État qui
s’adosse à l’impôt consenti autant qu’à ses mines, redevable parce qu’il réclame une contribution, protecteur parce qu’il reconnaît des citoyens là où l’histoire ne lui avait laissé que des sujets. Le levier n’a rien d’un vœu : le jour où l’État aura besoin de la poche de son peuple, il devra des comptes à sa voix. Il revient au président Félix Tshisekedi, porteur de cette ambition, et à toutes les générations appelées à servir la Nation, de bâtir, dans le cadre de l’Union sacrée, ce qui manque depuis l’origine : une nation qui se reconnaît dans son État. C’est le sens que ce 30 juin peut prendre, non la commémoration d’une indépendance reçue mais l’engagement d’une souveraineté à parachever. Le jour où l’État congolais aura besoin de son peuple, le peuple cessera d’être introuvable.

Bonne fête de l’indépendance. 

Références
Bayart J-F, L’État en Afrique : la politique du ventre (Fayard 1989)
Ndaywel è Nziem I, Histoire générale du Congo : de l’héritage ancien à la République démocratique
(Duculot 1998)
Ndikumana L and Boyce J K, Africa’s Odious Debts: How Foreign Loans and Capital Flight Bled a
Continent (Zed Books 2011)
Nzongola-Ntalaja G, The Congo from Leopold to Kabila: A People’s History (Zed Books 2002)

Tags: 30 juinBernard MuhindoÉtat-nationgouvernancehistoire du CongoindépendanceRDCSénatsouveraineté

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