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Sicomines, Comprendre le Contrat Qui Divise la RDC Depuis Dix-Huit Ans

Renégocié en 2024, audité de nouveau en 2026. La preuve que même ceux qui l'ont sauvé ne lui font plus confiance.

Par Norbert Mateta
16 juin 2026
Dans Mines
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Sicomines, Comprendre le Contrat Qui Divise la RDC Depuis Dix-Huit Ans
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À Kolwezi, dans les gisements de Dikuluwe et de Mashamba, le cuivre sort de terre à une teneur de 3,22 %. Une des mines cupro-cobaltifères les plus riches de la planète, 250 millions de tonnes de réserves. En 2025, selon les calculs de la coalition Le Congo n’est pas à vendre, le chiffre d’affaires de Sicomines a atteint environ 2,5 milliards de dollars.

La part revenue directement au Trésor public congolais cette année-là, en impôts, en redevances ou en dividendes ? Presque rien.

Le mécanisme est écrit dans la convention de 2008. Les revenus de la mine remboursent d’abord le prêt chinois. Tant que la dette n’est pas soldée, l’État ne perçoit ni taxe ni redevance ni dividende. Voilà le cœur du contrat qui divise la RDC depuis bientôt deux décennies. Et qui continue de la diviser même après avoir été, paraît-il, réparé.

Le Troc de 2008 que personne n’a vraiment lu

Avril 2008. Joseph Kabila est au pouvoir. Kinshasa signe avec un groupement d’entreprises chinoises mené par China Railway et Sinohydro une convention de collaboration que tout le monde finira par appeler le contrat chinois. La formule tient en quatre mots. Minerais contre infrastructures.

La RDC met dans la corbeille ses gisements de Kolwezi via la Gécamines. Le consortium chinois apporte le financement, adossé à China Eximbank, et obtient 68% de la joint-venture Sicomines. Gécamines garde 32%. En échange, la Chine s’engage à construire des routes, des hôpitaux et des chemins de fer. L’accord est signé à environ 9 milliards de dollars, 3 milliards pour la mine et 6 milliards pour les infrastructures. Dès 2009, le FMI, qui redoute un surendettement, fait plafonner le tout à 6 milliards, soit 3 milliards pour la mine et 3 milliards pour les infrastructures. C’est ce plafond de 3 milliards qui servira de référence aux audits à venir.

Sur le papier, un pays qui n’avait ni route ni argent troque un sous-sol contre du béton. Sur le terrain, un détail change tout. Selon une commission citée par Reuters, l’accord de 2008 n’a jamais valorisé ce que Gécamines apportait réellement. Une estimation chiffre ces réserves à 90,9 milliards de dollars. Le pays a donc échangé une montagne contre une promesse. Et il a accepté de ne rien toucher tant que la promesse ne serait pas remboursée par la montagne elle-même.

C’est ça, la selling out version 2008. Pas une trahison spectaculaire. Une signature.

Quinze ans plus tard, l’IGF ouvre les comptes

En 2017, un avenant discret, le quatrième, alourdit encore l’addition. Au lieu de réserver les premiers bénéfices au remboursement des prêts qui financent les infrastructures, comme prévu à l’origine, il autorise le versement de dividendes aux actionnaires de la coentreprise. La répartition passe, selon l’évaluation de l’ITIE-RDC, à 35% pour les actionnaires et 65% pour le remboursement. Le texte ne sera rendu public qu’après le délai légal. L’ITIE parlera d’un avenant resté dans l’ombre. La partie chinoise, elle, dément tout secret et assure que l’essentiel des bénéfices continuait de rembourser les prêts.

C’est l’évaluation commandée par l’ITIE-RDC, publiée en décembre 2021, qui sort l’affaire au grand jour et parle d’un préjudice sans précédent dans l’histoire du Congo. Elle chiffre à près de 10 milliards de dollars les profits engrangés par les entreprises chinoises. Dans la foulée, en 2022, Félix Tshisekedi confie à l’Inspection générale des finances, sous la conduite de Jules Alingete, le soin de mettre des chiffres définitifs sur le déséquilibre.

Le verdict de l’IGF est sec. Sur quinze ans, sur les 3 milliards de dollars d’infrastructures attendus, à peine 822 millions ont été réalisés. Environ 26 millions par an. Et sur les 380 kilomètres de chemin de fer listés dans la convention, zéro kilomètre construit. Pendant ce temps, l’IGF estimait les minerais déjà extraits à plusieurs milliards de dollars. Le déséquilibre financier, pour reprendre les mots de l’organe de contrôle, jouait en faveur de la Chine.

Tshisekedi fait de la renégociation un argument de campagne, puis une affaire d’État. Neuf mois de discussions, plus de trente réunions à partir de juin 2023. Un mémorandum le 19 janvier 2024, puis l’avenant 5, signé le 14 mars 2024 à Kinshasa en présence du chef de l’État.

Les gains annoncés sont réels et il faut les nommer. L’enveloppe d’infrastructures passe de 3 à 7 milliards de dollars sur 17 ans, soit au moins 324 millions par an pour les routes nationales. Une redevance minière de 1,2% sur le chiffre d’affaires est instaurée. La RDC récupère 40% du barrage de Busanga, ouvrage de quelque 560 millions de dollars dont elle ne détenait rien. Elle obtient le poste de directeur général adjoint et 5 administrateurs sur 11 au conseil. Dans son discours d’investiture, Tshisekedi salue le travail de l’IGF. Jules Alingete, lui, parle d’un partenariat enfin gagnant-gagnant.

Le pays a arraché 7 milliards aux Chinois, titrent les uns. Le pays a recalibré une mauvaise affaire sans toucher au mécanisme qui la rend mauvaise, répondent les autres.

La Victoire Qui Coûte un Demi-Million par Jour

Voici ce que la renégociation n’a pas réglé. Les 324 millions annuels d’infrastructures sont un montant fixe. Il ne bouge pas quand le cours du cuivre s’envole. Il ne bouge pas quand Sicomines exporte des volumes record. Il ne tient aucun compte des 2,5 milliards de chiffre d’affaires de la coentreprise en 2025.

La coalition Le Congo n’est pas à vendre a posé l’addition. Le changement de mode de décaissement a déjà coûté 132 millions de dollars au seul exercice 2024. Sur la période de 2024 à 2026, le manque à gagner atteint 412,6 millions de dollars, près d’un demi-million de dollars perdus chaque jour. Et depuis 2008, tous comptes confondus, recettes fiscales évaporées et infrastructures jamais sorties de terre, la coalition estime la perte entre 4 et 6 milliards de dollars.

Même la mécanique des premiers versements grippe. L’avenant prévoyait 624 millions pour 2024. Selon les annexes du collectif budgétaire, Eximbank n’en a versé que 331,6 millions. Un écart de 113 millions dont la destination n’a pas été renseignée. La coalition prévient qu’à ce rythme, les pertes pourraient dépasser 2,3 milliards de dollars sur toute la durée de l’accord. Une analyse indépendante aboutit au même ordre de grandeur, environ 116 millions par an comparé au régime fiscal de droit commun.

Jules Alingete, devenu chef de service honoraire de l’IGF, défend l’avenant. Au Forum médias Chine-RDC des 18 et 19 mars 2026, il a cité près de 700 millions de dollars de projets financés depuis 2024, les rocades de Kinshasa, la route de 850 kilomètres entre Mbuji-Mayi, Mwene-Ditu, Kasese et Nguba, les axes vers Kananga et Bukavu. Il a invité les Congolais à ne pas écouter les vendeurs d’illusions. Sollicités, China Railway et Sinohydro n’avaient pas réagi publiquement à ces critiques à l’heure où ces lignes sont écrites.

Le problème, c’est qu’au même moment, le 5 mars 2026, le gouvernement annonce un nouvel audit technique et financier de Sicomines, portant sur toute la période de 2008 à 2024. L’Agence de pilotage et de suivi des conventions, l’APCSC, confie la mission à un consortium ad hoc, l’ATF-PCSC, épaulé par des cabinets internationaux. Mayer Brown pour le juridique, Rothschild & Cie pour la valorisation financière, EY pour la comptabilité, SRK Consulting pour la certification des réserves. On n’audite pas une affaire qu’on croit réglée. Quand ceux qui ont signé la réparation rouvrent les comptes deux ans plus tard, ce n’est pas de la transparence. C’est un aveu.

Pendant ce temps, Washington parle et Pékin encaisse

Sicomines n’est pas un dossier minier parmi d’autres. C’est l’architecture de la présence chinoise dans le cuivre congolais, à l’heure où environ 70% des actifs miniers du pays sont déjà sous contrôle chinois, selon S&P Global.

Et l’ironie ne s’arrête pas là. Pendant que Washington signe des minerais contre la sécurité, sa propre loi affûte les outils pour bloquer le cobalt congolais. La Section 307 du Tariff Act interdit déjà l’entrée aux États-Unis de toute marchandise produite par le travail forcé. Au Congrès, deux textes successifs, le Stop China’s Exploitation Act adopté en commission en avril 2024 puis le COBALT Supply Chain Act au 119e Congrès, demandent noir sur blanc une stratégie d’application de cette Section 307 contre le cobalt congolais, dont 15 des 19 mines sont jugées exposées au travail forcé. Traduction, la main droite de Washington promet l’accès préférentiel, la main gauche écrit de quoi refouler le minerai.

Le 4 décembre 2025, la RDC a signé avec les États-Unis un partenariat stratégique vendu sous le label minerais contre sécurité. Washington promet, signe des communiqués, parle d’accès préférentiel. Mais le plus gros contrat minéral de l’histoire du pays reste chinois, reste structurellement déséquilibré, et vient d’être rouvert par l’État lui-même. Le partenariat américain change le vocabulaire. Sicomines rappelle qui tient encore le cuivre.

C’est la contradiction congolaise dans toute sa cruauté. Le pays produit le cobalt du siècle. Il a renégocié le deal du siècle. Et il continue de perdre un demi-million de dollars par jour sur l’accord censé corriger le précédent.

Le contrat de 2008 promettait des routes au peuple. Dix-huit ans plus tard, l’enfant né à Kolwezi l’année de la signature est aujourd’hui adulte. Il a vu le cuivre partir vers la Chine. Il attend encore la route. Et on lui explique, redevance de 1,2% à l’appui, que c’est maintenant gagnant-gagnant.

Tags: Sicomines · contrat chinois · Gécamines · IGF · avenant 5 · Kolwezi · cuivre · cobalt · CNPAV · souveraineté minière

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