Elle est l’autorité la plus médiatisée du secteur minier congolais. Adoubée par le chef de l’État, reçue par le pape, surnommée d’après le béton qu’elle coule. Et dans la même province, des creuseurs sont morts en décembre 2025 pour le droit de gratter la terre. Voici, sans complaisance ni procès, ce qui se dit publiquement sur Fifi Masuka Saïni, gouverneure du Lualaba, en séparant le vérifié de l’attribué.
1. Une Ascension Partie d’un Marché de Poisson Fumé
Le récit de ses origines est documenté et il vaut mieux qu’un slogan. Née le 10 mars 1967 dans l’ancien Katanga, avant-dernière d’une famille modeste de six enfants. Père chauffeur de taxi, mère vendeuse de poisson fumé au marché. Pour financer ses études, elle travaille comme secrétaire à mi-temps, puis décroche une licence en sciences économiques à l’Université de Lubumbashi en 1992. Elle cofonde ensuite la société minière et de construction BM-Metals. Une trajectoire de self-made qui, dans un pays où le pouvoir s’hérite souvent, mérite d’être racontée telle quelle.
2. De Kabila à Tshisekedi, une Carrière à Géométrie Loyale
Députée nationale dès 2006, elle fonde son propre parti, le Front des indépendants démocrates-chrétiens, le FIDEC, en 2010. C’est Joseph Kabila qui la lance dans l’exécutif provincial, en la nommant commissaire spéciale adjointe du Lualaba en 2015, puis elle devient vice-gouverneure en 2016. Confirmée par les urnes le 29 avril 2024 après avoir assuré l’intérim, elle est la première femme élue à la tête de la province et reste à ce jour la seule femme gouverneure de toute la RDC. Jeune Afrique la baptisait dès juin 2024 « reine du Lualaba et du cumul des mandats », le sacre et la critique dans le même titre. De la galaxie Kabila à l’Union sacrée de Tshisekedi, sa boussole a suivi le centre du pouvoir. En RDC, c’est moins une critique qu’une condition de survie politique.
3. Maman Béton, l’Écho Assumé de Fatshi Béton
Le surnom est revendiqué par la presse qui la soutient. Maman Béton, en miroir direct du « Fatshi Béton » présidentiel, pour saluer la bâtisseuse. En juin 2025, elle inaugure une quinzaine d’infrastructures à Kolwezi en présence de Félix Tshisekedi, dont un aéroport international où Jean-Pierre Bemba, l’ex-chef rebelle, l’a qualifiée de « femme forte ». Le béton est sa signature politique. Reste la question que tout Congolais finit par poser devant un ruban coupé. Construit pour qui, payé comment, et avec quels revenus miniers.
4. Fille aînée de Tshisekedi, le Label Qui Dit l’Alliance
L’expression revient partout, jusque dans Jeune Afrique. Elle ne décrit aucun lien de sang. C’est une formule politique qui dit l’alignement total sur le chef de l’État et sur l’Union sacrée. Le label est un atout et un piège. Il ouvre les portes du financement et des inaugurations présidentielles. Il lie aussi son sort à celui d’un pouvoir dont la popularité s’est fissurée depuis le débat sur le troisième mandat.
5. La Reine du Cobalt Que le Sommet Aime Exhiber
Dans le récit officiel, elle est la « visionnaire » qui s’est imposée dans un secteur d’hommes, l’architecte d’un Lualaba en plein essor. Sa gouvernance est régulièrement saluée par le régime et par certains partenaires miniers. Au Mining Indaba 2026 du Cap, elle conduit la délégation lualabaise et plaide pour la transformation locale du cuivre et du cobalt. Le 11 août 2026 encore, au Katanga Business Meeting, elle proclame que « le Lualaba s’impose aujourd’hui comme la capitale mondiale du cobalt », avant de visiter deux jours plus tard les installations de Tenke Fungurume Mining. Le décor est soigné. Capitale mondiale du cobalt, gouverneure modèle, vitrine du pays. C’est précisément ce décor que le terrain vient contredire.
6. Le Vatican, l’Église et l’Image de la Dame de Bien
Catholique pratiquante, baptisée Marie-Thérèse, elle soigne une image de bienfaitrice. Reçue par le pape François en janvier 2025, son gouvernement a cofinancé la cathédrale Notre-Dame de la Paix de Kolwezi, inaugurée en février 2026. On lui prête aussi une œuvre caritative active et, selon plusieurs sources, la présidence du club de football AS Simba depuis 2022. L’Église, le ballon, les grottes mariales. Une panoplie de proximité populaire qui complète parfaitement la communication du béton.
7. Sous le béton, des creuseurs qui meurent
Voici le fait que le récit officiel n’inscrit sur aucun ruban inauguré. Après l’arrêté du ministre national des Mines Louis Watum, signé le 19 décembre 2025, suspendant les entités de traitement des minerais artisanaux, Kolwezi s’est embrasée. Les manifestations de creuseurs ont fait deux morts fin décembre, dans une province qui compte plus de 450 000 exploitants artisanaux dont l’activité est souvent l’unique source de revenus. Masuka a appelé au calme et a promis une commission. La réponse de l’État a fini par arriver, sous la forme de 33 nouvelles Zones d’Exploitation Artisanale dont les arrêtés lui ont été présentés le 2 juin 2026, un cadre légal réclamé de longue date par sa province. Mais l’épisode a déchiré le voile. La capitale mondiale du cobalt est aussi un endroit où l’on meurt pour le droit de creuser, et il aura fallu deux morts pour que les ZEA promises depuis des années sortent enfin des tiroirs.
8. Le Doute Des Investisseurs Au Mining Indaba
Le revers commence à se dire à l’étranger. Selon une publication spécialisée, les couloirs du Mining Indaba de février 2026 ont bruissé d’accusations de mauvaise gouvernance et de pillage minier au Lualaba, et de la controverse sur l’autoroute de Kolwezi, sur des coûts jugés excessifs et un financement opaque. Des investisseurs y auraient exprimé leurs inquiétudes sur la transparence des permis et la destination des revenus miniers. La source appelle à la prudence, mais la question qu’elle pose est ancienne et têtue. Où va l’argent du cobalt de Lualaba ?
9. La Société Civile Qui Interpelle Depuis Longtemps
Le terrain associatif ne date pas de son inquiétude d’hier. Dès 2023, l’Initiative pour la bonne gouvernance et les droits humains, l’IBGDH, a publiquement « responsabilisé » la gouverneure sur les frais illégaux prélevés sur les creuseurs et sur le désordre du secteur artisanal. Plus largement, la société civile du Lualaba dénonce de longue date une économie minière où coopératives de façade, prête-noms et soupçons de conflits d’intérêts prospèrent à gogo, jusque dans l’entourage des autorités. Ce sont des alertes documentées par des organisations citoyennes, pas des décisions de justice.
10. Les Accusations de Corruption, et le Démenti
Il faut le dire avec la même rigueur, en distinguant deux registres. La critique du cumul des mandats est documentée au plus haut niveau de la presse régionale ; Jeune Afrique en a fait un titre dès juin 2024. Les accusations de corruption et d’achat de positions politiques, elles, circulent dans certains médias congolais et dans les cercles d’opposition, surtout autour de 2023 et 2024, mais ne sont établies comme faits prouvés dans aucune des grandes sources de référence. En politique congolaise, ce type d’attaque est fréquent et souvent partisan. Son parti, le FIDEC, a publiquement rejeté ces accusations. Congo Herald les rapporte comme des allégations, ni plus ni moins.
Le Béton et la Poussière
Fifi Masuka est la preuve qu’on peut venir d’un marché de poisson fumé et finir reine du cobalt. C’est une vraie ascension, et il serait malhonnête de la nier. Mais une province ne se juge pas au nombre de rubans coupés en présence du président. Elle se juge à la distance entre l’aéroport flambant neuf et le creuseur qu’on enterre à quelques kilomètres de là.
Maman Béton coule le béton. La fille aînée de Tshisekedi tient la vitrine. Le Lualaba, lui, reste ce paradoxe congolais que personne au sommet ne veut nommer. La terre la plus riche du pays et des familles qui meurent pour avoir voulu y gratter de quoi manger. Tout le reste, surnoms compris, n’est que décor.



