Un journaliste de Jeune Afrique a écrit en janvier 2025, à demi-mot et sans le savoir, la phrase la plus juste jamais publiée sur ce sujet. Il ne serait pas surprenant qu’on décide un jour de débaptiser le boulevard Triomphal pour le renommer avenue de l’Amitié sino-congolaise.
Regardez une carte de Kinshasa. Sur ce seul boulevard et dans un rayon de trois cents mètres, vous trouvez le siège du Parlement, le plus grand centre culturel d’Afrique centrale, le bâtiment administratif du gouvernement et le Stade des Martyrs. Quatre édifices. Un seul bâtisseur. Et lundi 24 août 2026, la République a signé pour un cinquième, l’agrandissement de son propre ministère des Affaires étrangères.
Voici les six murs de la République congolaise, dans l’ordre où ils sont sortis de terre. Le sixième va vous glacer le sang.
1. Le Parlement, 1979, Ou Quand Notre Assemblée Fut Commandée Au Restaurant
Mobutu visite Pékin en 1973. Il en revient avec une idée. Le chantier s’ouvre en novembre 1975 sur dix-huit hectares, avec des milliers de techniciens chinois aux côtés des ouvriers zaïrois, et le Palais du Peuple est inauguré le 19 mai 1979, l’ambassadeur de Chine dans la tribune. Ligne de crédit sans intérêt, cent millions de dollars. Dette résiduelle effacée par Pékin en 1983.
Un détail que peu de Congolais connaissent. Le bâtiment est conçu par des architectes de l’Institut d’architecture de Pékin, et son inspiration déclarée est le Grand Palais du Peuple de la capitale chinoise. Notre Assemblée nationale et notre Sénat siègent, depuis 1997, dans une réplique tropicalisée du Parlement chinois. Le Stade des Martyrs, livré en 1994, relevait du même paquet contractuel.
À l’époque, on appelait ça de l’authenticité.
2. L’Immeuble Du Gouvernement, 2015, La Seule Exception Qui Confirme Tout
Chantier ouvert en août 2013, inauguré le 20 juillet 2015 par Joseph Kabila. Neuf étages, environ 23 300 m² sur le boulevard du 30 Juin, deux cents ouvriers chinois et cinq cents Congolais, une entreprise chinoise à la manœuvre, la Société Zhengwei Technique Congo.
Et voici ce qu’aucun de nos confrères ne prend la peine de préciser, alors que c’est le point le plus important de cette liste. Ce bâtiment-là, le Congo l’a payé. Sur le budget national, entre trente-sept et quarante-deux millions de dollars. Entreprise chinoise, argent congolais.
Retenez-le, parce que c’est la seule ligne de ce classement où l’État congolais sort son propre portefeuille pour se loger. Une sur six. Et il l’a fait, précisément, pour cesser de louer des bureaux privés à ses propres ministères.
3. Le Bâtiment Administratif, 2017, Le Prêt Sans Intérêt Que Personne N’A Discuté
Première pierre en août 2015, remise en 2017, inauguration le 11 novembre 2017 par Joseph Kabila. Quatre à cinq niveaux, environ 20 600 m², plus de 1 400 personnes, 135 bureaux administratifs, les secrétaires généraux et l’administration centrale de plusieurs ministères. Boulevard Triomphal, à côté du Palais du Peuple.
Modalité : prêt sans intérêt du gouvernement chinois, de l’ordre de 34 millions de dollars, décaissements estimés à 29,5 millions. Entreprise : Jiangsu Nantong n° 3 Construction Group. Ces chiffres proviennent des bases de suivi de l’aide chinoise et méritent d’être confrontés au Journal Officiel, ce que nous invitons le ministère du Budget à faire publiquement.
Deux ans après avoir payé lui-même son Immeuble du Gouvernement, l’État congolais reprenait le pli. Le portefeuille s’était refermé aussi vite qu’il s’était ouvert.
Quarante-Sept Ans De Murs, En Un Tableau
| Année | Édifice | Modalité | Qui paie |
|---|---|---|---|
| 1979 | Palais du Peuple, siège du Parlement | Crédit sans intérêt, ~100 M USD, reliquat effacé en 1983 | Chine |
| 1994 | Stade des Martyrs | Même paquet contractuel que le Parlement | Chine |
| 2015 | Immeuble du Gouvernement | Marché, entreprise chinoise | Congo, 37 à 42 M USD |
| 2017 | Bâtiment administratif | Prêt sans intérêt, ~34 M USD | Chine |
| 2021 | Hôtel de la Défense, Camp Kokolo | Don FED, 5,36 M EUR, exécution Arab Contractors | Union européenne |
| 2024 | Centre culturel et Institut national des arts | Don, ~100 M USD, FOCAC 2018 | Chine |
| 2026 | Extension du ministère des Affaires étrangères | Échange de lettres, modalité non publiée | À déterminer |
| 2026 | État-major général des FARDC | Annoncé, non détaillé | À déterminer |
Une seule ligne fait basculer la dernière colonne. C’est 2015, et elle ne s’est jamais reproduite. Notez aussi 2021 : quand ce n’est pas Pékin, c’est Bruxelles. Jamais Kinshasa.
4. Le Centre Culturel, 2024, Cent Millions En Face Du Parlement
Première pierre posée par Félix Tshisekedi en octobre 2019, cinquante-quatre mois de chantier, inauguration le 14 décembre 2024. Le Centre culturel et artistique pour les pays d’Afrique centrale s’étend sur 93 000 m² à Kasa-Vubu, avec une salle de deux mille places, une autre de huit cents, des studios, un gymnase et le campus de l’Institut national des arts. Entreprise: Beijing Urban Construction Group. Coût : environ cent millions de dollars, financés par le gouvernement chinois. Don pur, sans contrepartie, l’une des huit actions majeures annoncées au sommet du FOCAC de 2018.
L’adresse, elle, n’est pas un hasard de cadastre. Le complexe est érigé en face du Palais du Peuple. Le plus grand équipement culturel d’Afrique centrale, offert par une puissance étrangère, regarde le Parlement congolais droit dans les yeux, à trois cents mètres du Stade des Martyrs. Trois générations de bâtiments chinois se contemplent au même carrefour.
C’est là que le boulevard Triomphal commence à porter très mal son nom.
5. La Diplomatie, 24 Août 2026, Un Bâtiment De Cinquante Ans Qui Ne Suffit Plus
Lundi dernier, la ministre d’État Thérèse Kayikwamba Wagner et l’ambassadeur Zhao Bin ont procédé à un échange de lettres valant accord pour l’agrandissement du ministère des Affaires étrangères à Kinshasa.
Le motif officiel est en soi un aveu d’État. Le bâtiment actuel, achevé il y a environ cinquante ans, ne répond plus aux besoins, et il faut offrir aux diplomates congolais des conditions à la hauteur du rang international du pays. Traduction : pendant un demi-siècle, la République n’a pas trouvé le moyen de loger correctement sa propre diplomatie, et le partenaire qui s’en charge est celui qui a déjà bâti son Parlement.
Le mécanisme de financement, l’entreprise, la taille et le calendrier n’ont pas été rendus publics au-delà de la signature. Congo Herald a sollicité le ministère des Affaires étrangères et l’ambassade de Chine sur ces quatre points. Sollicités par Congo Herald, ni le ministère ni l’ambassade n’avaient répondu à l’heure de publication.
Un étalon existe pourtant, et il est frais. Le Gabon a signé le même type de lettre le 10 juin 2025 avec l’ambassadeur chinois Zhou Ping, pour un Hôtel des Affaires étrangères financé par Pékin. Il a été inauguré le 16 août 2026, quatorze mois plus tard, 18 000 m², 165 bureaux. Kinshasa n’ouvre pas une voie. Elle prend un ticket dans une file.
6. L’État-Major Général Des FARDC, Annoncé Sous Les Lanternes Du Nouvel An
Le 26 février 2026, à Kinshasa, réception du Nouvel An chinois dans la toute nouvelle chancellerie de la Chine. Lanternes rouges, année du Cheval, spectacles, visite des locaux. Et au milieu de la fête, l’ambassadeur Zhao Bin annonce que son pays construira le bâtiment devant abriter l’état-major général des Forces armées de la République démocratique du Congo. Première pierre attendue dans le courant de 2026. Le sénateur Modeste Bahati Lukwebo, présent au nom des autorités congolaises, a salué la solidité de l’amitié entre les deux pays.
Faisons le compte. Le pouvoir législatif siège dans un bâtiment chinois. L’administration centrale travaille dans un bâtiment chinois. La diplomatie va s’agrandir dans un bâtiment chinois. Et le commandement militaire d’un pays en guerre depuis trois décennies s’installera dans un bâtiment chinois.
Ni le ministère de la Défense ni l’état-major n’ont publiquement exposé les garanties techniques entourant la conception, le câblage et la réception d’un tel ouvrage. Ce silence est le vrai sujet. En 2018, Le Monde rapportait que le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, construit et offert par la Chine, avait fait l’objet de soupçons d’espionnage, ce que Pékin et l’UA ont démenti. Nous n’affirmons rien sur Kinshasa. Nous constatons qu’une question a été posée ailleurs sur un bâtiment comparable, et que personne, ici, ne l’a posée à voix haute.
Ce Que Ça Coûte, Et Ce Que Ça Rapporte
Additionnons ce qui est documenté. Environ cent millions de dollars en crédit sans intérêt pour le Parlement, dont le reliquat fut effacé. Environ trente-quatre millions en prêt sans intérêt pour le bâtiment administratif. Environ cent millions en don pour le centre culturel. Un tribunal pour enfants de 144 m² offert en décembre 2025, cerise administrative livrée par China First Highway Engineering.
Deux cent trente-quatre millions de dollars documentés, étalés sur quarante-sept ans. C’est le prix d’un échangeur routier. C’est aussi, sur la même période, le coût total pour être le bâtisseur attitré du Parlement, de l’administration, de la culture d’État, de la diplomatie et bientôt du commandement militaire d’un pays de cent millions d’habitants assis sur le cobalt du monde.
Pendant ce temps, l’ambassade des États-Unis à Kinshasa est dirigée par un chargé d’affaires, Ian McCary, depuis le 20 janvier 2026, sans ambassadeur confirmé. Le 24 août, c’est l’ambassadeur de Chine qui a signé avec la ministre congolaise des Affaires étrangères. Constat de présence, rien d’autre.
Et Ce N’Est Même Pas Une Affaire Chinoise
Avant de conclure, une précision qui vaut mieux qu’une accusation, parce qu’elle déplace le problème là où il se trouve vraiment.
Le 21 septembre 2021, au Camp Kokolo, le Premier ministre Sama Lukonde posait la première pierre de l’Hôtel de la Défense, le nouveau siège du ministère de la Défense nationale et des Anciens Combattants. Quatre niveaux, 2,5 hectares, environ 150 bureaux. Montant : 5 361 293,16 euros, financé par le Fonds européen de développement dans le cadre du programme PROGRESS, onzième FED. Maîtrise d’ouvrage assurée par la cellule d’appui à l’Ordonnateur national du FED. Entreprise d’exécution : Arab Contractors, groupe égyptien. Motif invoqué par le ministre Gilbert Kabanda : la vétusté des installations existantes.
Relisez cette phrase. Le bâtiment qui abrite la défense nationale d’un pays en guerre a été payé par Bruxelles et bâti par une entreprise du Caire. Le futur état-major sera bâti par Pékin. Le Parlement l’a été aussi. Le ministère des Affaires étrangères le sera.
Ceux qui liront ce papier comme un réquisitoire contre la Chine se tromperont donc de cible. Pékin a saisi une place, elle ne l’a pas créée. La place était vide. Elle l’était déjà en 1973, elle l’était encore en 2021 quand c’est l’Europe qui a payé, et elle le reste en 2026. Le problème n’est pas l’identité du bâtisseur. Le problème est qu’il y ait toujours une chaise libre.
Ce Que l’État N’A Pas Dit
Quatre questions restées sans réponse publique à l’heure de publication.
- Quel est le mécanisme de financement de l’extension du ministère des Affaires étrangères, don, prêt ou marché ?
- Quelle entreprise a été retenue pour ce chantier, et selon quelle procédure ?
- Quelles garanties techniques encadrent la conception et la réception du futur état-major des FARDC ?
- Les montants du bâtiment administratif de 2017 figurent-ils au Journal Officiel ?
Il n’y a ici ni piège de la dette, ni contrat léonin, ni minerais échangés contre du béton. Le contrat Sicomines, c’est une autre histoire et un autre instrument. Ce dossier-ci raconte quelque chose de plus simple et de plus dur. Un État qui, en quarante-sept ans, sur les six édifices qu’il gouverne, n’en a financé qu’un seul lui-même.
Le peuple congolais a le droit de savoir qui bâtit sa maison. Et surtout, pourquoi la République, qui exporte le cobalt de la transition énergétique mondiale, ne peut toujours pas se payer ses propres murs.



