Sicomines est le plus gros contrat minier de l’histoire de la République démocratique du Congo. Un troc. Le pays met sur la table ses gisements de cuivre et de cobalt de Kolwezi. Un groupement d’entreprises chinoises construit, en échange, des routes, des barrages et des hôpitaux. On l’appelle le contrat chinois, ou le contrat du siècle.
Signé en 2008, renégocié en 2024, audité de nouveau en 2026, il reste l’un des dossiers les plus mal compris et les plus commentés du pays. Ce guide le remet à plat. Ce qui a été promis, ce qui a été construit, ce que le Congo a gagné, et ce qu’il continue de perdre. Sans jargon et avec les chiffres.
Sicomines en Une Phrase
Sicomines, ou Sino-Congolaise des Mines, est une coentreprise créée en 2008 entre la société publique congolaise Gécamines et un groupement d’entreprises chinoises mené par China Railway et Sinohydro. Le principe est simple. La Chine finance des infrastructures au Congo. Elle se rembourse sur les bénéfices d’une mine de cuivre et de cobalt exploitée par la coentreprise dans la province du Lualaba, sur les permis PE 9681 et PE 9682 à Mutshatsha, non loin de Kolwezi. Tout le reste, les milliards, les avenants, les audits, découle de cette idée de départ.
Le Contrat de 2008, Minerais Contre Infrastructures
Tout commence sous la présidence de Joseph Kabila. Un protocole d’accord est signé en 2007, puis la convention de collaboration le 22 avril 2008. À l’époque, le Congo sort de la guerre, n’a presque pas de routes et pas d’argent pour en construire. La Chine propose un échange. Elle apporte le financement, adossé à sa banque publique China Eximbank, et construit les infrastructures. En contrepartie, elle obtient 68% de la coentreprise Sicomines. Gécamines, côté congolais, garde 32%.
L’accord est signé en 2008 autour de 9 milliards de dollars, répartis en 3 milliards pour le développement de la mine et 6 milliards pour les infrastructures du pays. Mais dès 2009, le Fonds monétaire international, qui craint un surendettement de la RDC, fait plafonner l’ensemble à 6 milliards, soit 3 milliards pour la mine et 3 milliards pour les infrastructures. C’est ce montant réduit de 3 milliards d’infrastructures qui deviendra la référence des audits. Les routes nationales, hôpitaux et jusqu’à 380 kilomètres de chemin de fer figuraient dans la convention.
Le détail qui change tout est passé inaperçu pendant des années. Selon une commission citée par Reuters, l’accord de 2008 n’a jamais valorisé la vraie valeur des réserves que Gécamines apportait. Une estimation chiffre ce sous-sol à 90,9 milliards de dollars. Le pays a donc échangé une montagne de minerais contre une promesse de béton de 6 milliards. Et il a accepté une règle de remboursement qui allait lui coûter cher.
Comment le Remboursement Fonctionne Vraiment
C’est le point que personne n’explique et que tout le monde devrait connaître.
Les revenus de la mine ne vont pas d’abord au Trésor public congolais. Ils servent en priorité à rembourser le prêt chinois qui finance les infrastructures et le développement de la mine. Tant que cette dette n’est pas soldée, l’État congolais ne perçoit ni impôt classique, ni redevance pleine, ni dividende sur sa part de 32%.
Conséquence directe. Entre 2016 et 2022, alors que les cours du cuivre et du cobalt atteignaient des sommets et que la mine exportait à plein, le Trésor congolais n’a quasiment rien encaissé, pendant que le consortium chinois récupérait sa mise. Le mécanisme n’est pas un accident. Il est écrit dans le contrat. Retenez cette phrase. Quand un deal prévoit que l’investisseur se rembourse avant que l’État ne touche quoi que ce soit, le pays est servi en dernier.
Et en 2017, un avenant discret, le quatrième, a encore modifié cet équilibre. Alors que le principe d’origine voulait que les bénéfices remboursent d’abord les prêts, donc financent les infrastructures, cet avenant a autorisé le versement de dividendes aux actionnaires de la coentreprise. Selon l’évaluation de l’ITIE-RDC, la répartition est passée à 35% pour les actionnaires et 65% pour le remboursement des prêts. Surtout, le texte n’a été rendu public qu’après le délai légal, ce qui a valu à l’ITIE de parler d’un avenant resté dans l’ombre. La partie chinoise dément tout caractère secret et affirme que l’essentiel des bénéfices continuait de servir au remboursement. Dans les faits, ce changement a ralenti le financement des infrastructures, celles-là mêmes qui justifiaient tout le contrat.
Pourquoi l’IGF a Tiré la Sonnette d’Alarme
En 2022, le président Félix Tshisekedi demande à l’Inspection générale des finances d’auditer le contrat. L’IGF, conduite par Jules Alingete, ouvre les comptes. Le constat est chiffré et il est sévère.
Sur quinze ans, sur les 3 milliards de dollars d’infrastructures attendus, à peine 822 millions ont été réalisés. Environ 26 millions par an. Et sur les 380 kilomètres de chemin de fer promis, zéro kilomètre construit. Pendant ce temps, le minerai sortait par milliards. L’IGF parle d’un déséquilibre financier au profit de la Chine. Autrement dit, le Congo donnait beaucoup et recevait peu.
C’est cet audit qui transforme Sicomines en affaire d’État et qui ouvre la voie à la renégociation.
L’Avenant 5 de 2024, Ce Qui a Changé et Ce Qui n’a Pas Bougé
Après neuf mois de discussions et plus de trente réunions à partir de juin 2023, un mémorandum est signé le 19 janvier 2024, puis l’avenant numéro 5 le 14 mars 2024 à Kinshasa, en présence du chef de l’État.
Voici ce qui change réellement. L’enveloppe d’infrastructures passe de 3 à 7 milliards de dollars sur 17 ans, soit au moins 324 millions par an pour les routes. Une redevance minière de 1,2% sur le chiffre d’affaires est instaurée au profit du Trésor. Le Congo récupère 40% du barrage de Busanga, un ouvrage d’environ 560 millions de dollars dont il ne détenait rien. Et il obtient le poste de directeur général adjoint plus 5 administrateurs sur 11 au conseil. Le gouvernement présente l’accord comme désormais gagnant-gagnant.
Voici ce qui n’a pas bougé, et c’est le plus important à comprendre. Les 324 millions annuels sont un montant fixe. Ils ne montent pas quand le prix du cuivre s’envole. Ils ne montent pas quand la mine exporte des volumes record. Le Congo a obtenu plus d’argent en valeur absolue, mais il reste déconnecté de la richesse réelle que produit la mine. Il a renégocié le montant. Pas le principe.
Ce Que le Contrat a Rapporté, Ce Qu’il a Coûté
Côté chinois, la mine fonctionne à plein. Selon les calculs de la coalition Le Congo n’est pas à vendre, le chiffre d’affaires de Sicomines a atteint environ 2,5 milliards de dollars pour la seule année 2025.
Côté congolais, le compte est moins flatteur. La même coalition estime que le pays a perdu entre 4 et 6 milliards de dollars depuis 2008, en recettes fiscales évaporées et en infrastructures jamais sorties de terre. Depuis l’avenant de 2024, le manque à gagner lié au montant fixe atteint 412,6 millions de dollars sur la période de 2024 à 2026, soit près d’un demi-million de dollars perdus chaque jour. À ce rythme, la coalition prévient que la perte pourrait dépasser 2,3 milliards de dollars sur toute la durée de l’accord. Une analyse indépendante aboutit au même ordre de grandeur, environ 116 millions par an comparé au régime fiscal normal.
Et la mécanique des versements grippe encore. L’avenant prévoyait 624 millions pour 2024. Selon les annexes du collectif budgétaire, Eximbank n’en a versé que 331,6 millions, un écart de 113 millions dont la destination n’a pas été renseignée.
Pour le citoyen, la traduction est simple. La croissance minière est réelle, mais elle ne ruisselle pas. L’enfant né à Kolwezi l’année de la signature est aujourd’hui adulte. Il a vu le cuivre partir. Il attend encore la route.
Où en Est Sicomines Aujourd’hui
Le 5 mars 2026, le gouvernement lance un nouvel audit technique et financier du contrat, couvrant toute la période de 2008 à 2024. L’Agence de pilotage, de coordination et de suivi des conventions, l’APCSC, en confie la réalisation à un consortium ad hoc baptisé ATF-PCSC, épaulé par des cabinets internationaux. Mayer Brown pour l’analyse juridique et contractuelle, Rothschild & Cie pour la valorisation financière, EY pour la comptabilité et la fiscalité, SRK Consulting pour la certification des réserves minérales. La société civile, CNPAV en tête, soutient la démarche et réclame la publication intégrale du contrat et de ses annexes, toujours pas accessibles. Jules Alingete, devenu chef de service honoraire de l’IGF, défend de son côté l’avenant. Il cite près de 700 millions de dollars de projets financés depuis 2024, dont les rocades de Kinshasa et plusieurs routes provinciales, et invite à ignorer ce qu’il appelle les vendeurs d’illusions.
Le dossier s’inscrit désormais dans un contexte plus large. Environ 70% des actifs miniers congolais sont sous contrôle chinois selon S&P Global. Et depuis décembre 2025, la RDC a signé avec les États-Unis un partenariat stratégique sur les minerais. Le vocabulaire change, on parle d’accès préférentiel américain, mais le plus gros contrat minéral du pays reste chinois. Sicomines n’est pas une vieille histoire. C’est l’ossature de la présence chinoise dans le cuivre congolais.
Côté américain, deux leviers coexistent. D’un côté, le partenariat stratégique de décembre 2025 promet un accès préférentiel aux minerais congolais. De l’autre, la Section 307 du Tariff Act de 1930 permet déjà aux douanes américaines de bloquer toute marchandise produite par le travail forcé, et le Congrès a déposé plusieurs textes, dont le COBALT Supply Chain Act, visant explicitement le cobalt congolais. Le même métal est donc à la fois courtisé et surveillé. Pour le Congo, l’enjeu de traçabilité n’est pas théorique, il conditionne l’accès réel au marché américain.
Sicomines Sur la Grille Notation
Pour aller plus loin, Ascendance Strategies a passé le contrat à la grille à 5 critères de la Notation Congo Herald, méthodologie conforme aux OCDE SOE Guidelines 2024. Résultat indicatif, D−, soit 6,5 sur 20. La gouvernance reste minoritaire pour le Congo, la traçabilité des flux est défaillante et la viabilité financière pour l’État est structurellement adverse. La renégociation de 2024 n’a presque pas déplacé ces curseurs, ce qui explique pourquoi le pays a dû rouvrir un audit deux ans plus tard.
Ce Qu’il Faut Retenir
Sicomines n’est pas qu’un contrat. C’est un cas d’école sur la manière dont un pays riche en ressources peut signer sa propre pauvreté. Trois réflexes à garder, valables pour tout futur deal minerais contre infrastructures.
Regardez qui se rembourse en premier. Si l’investisseur récupère sa mise avant que l’État ne touche un franc, le pays est servi en dernier, et c’est rarement avantageux.
Regardez si le revenu de l’État suit la richesse produite. Un montant fixe, déconnecté du prix des métaux et du chiffre d’affaires de la mine, transforme une bonne année minière en occasion manquée pour le Trésor.
Regardez si le contrat et ses annexes sont publics. Dix-huit ans après la signature, la société civile congolaise réclame toujours la publication intégrale de Sicomines. Un accord qu’on ne peut pas lire est un accord qu’on ne peut pas contrôler.
Questions Fréquentes
C’est quoi le contrat Sicomines ? Un accord de 2008 entre la RDC et un groupement chinois mené par China Railway et Sinohydro. La Chine finance des infrastructures, elle se rembourse sur une mine de cuivre et de cobalt exploitée par la coentreprise Sicomines dans le Lualaba, à Mutshatsha, près de Kolwezi.
Qui possède Sicomines ? À l’origine, le groupement d’entreprises chinoises détient 68% et la Gécamines congolaise 32%. La part chinoise se répartit principalement entre China Railway, Sinohydro et, plus marginalement, Zhejiang Huayou Cobalt.
Combien la RDC a-t-elle perdu avec Sicomines ? Selon la coalition Le Congo n’est pas à vendre, entre 4 et 6 milliards de dollars depuis 2008, en recettes fiscales et en infrastructures non réalisées. Depuis l’avenant de 2024, le manque à gagner atteint 412,6 millions de dollars de 2024 à 2026.
Qu’est-ce que l’avenant 5 de Sicomines ? La renégociation signée en mars 2024. Elle porte l’enveloppe d’infrastructures à 7 milliards de dollars sur 17 ans, instaure une redevance de 1,2%, et rend au Congo 40% du barrage de Busanga ainsi que 5 sièges sur 11 au conseil.
Qu’est-ce que l’avenant de 2017 ? Un avenant, le quatrième, a autorisé le versement de dividendes aux actionnaires de la coentreprise au lieu de réserver les premiers bénéfices au remboursement des prêts. Selon l’évaluation de l’ITIE-RDC, la clé est passée à 35% pour les actionnaires et 65% pour le remboursement. Divulgué après le délai légal, il a été qualifié par l’ITIE d’avenant resté dans l’ombre. La Sicomines conteste tout caractère secret.
Sicomines a-t-il construit les routes promises ? Partiellement. L’IGF a constaté seulement 822 millions de dollars d’infrastructures sur 3 milliards attendus en quinze ans, et zéro kilomètre de chemin de fer sur les 380 promis. Depuis 2024, environ 700 millions auraient été financés selon l’IGF.
Les États-Unis peuvent-ils bloquer le cobalt congolais ? Oui. La Section 307 du Tariff Act de 1930 interdit l’importation aux États-Unis de biens produits par le travail forcé, et le Congrès a déposé des textes ciblant spécifiquement le cobalt de la RDC, où une partie de la production artisanale est associée au travail des enfants. C’est l’une des tensions de fond du partenariat de 2025, Washington veut le cobalt congolais, mais sa loi le filtre.
Pourquoi un nouvel audit de Sicomines en 2026 ? Parce que la renégociation de 2024 n’a pas réglé les déséquilibres de fond. Le 5 mars 2026, le gouvernement a lancé, via l’APCSC, un audit technique et financier couvrant 2008 à 2024, confié au consortium ATF-PCSC avec Mayer Brown, Rothschild & Cie, EY et SRK Consulting, pour évaluer les flux, la production et la valeur réelle des contreparties.



