Il y a deux façons de traverser l’aéroport de la Luano à Lubumbashi. Payer 100 dollars le terminal VIP, où « tout est géré pour vous ». Ou emprunter le terminal ordinaire, où « des demandes d’argent, dont on ne sait pas si ce sont des frais d’un traitement spécial ou des pots-de-vin, sont toujours chuchotées ».
Ce n’est pas un blogueur-voyageur qui écrit.
C’est Hidetoshi Ogawa, ambassadeur du Japon en RDC, dans un tweet publié samedi 28 février accompagné de quatre photos. En diplomate qui pèse chaque mot, il détaille l’arnaque de la carte jaune — cette « tactique d’extorsion courante » où des agents exigent le renouvellement d’un certificat que l’OMS a rendu valable à vie depuis le 11 juillet 2016.
Et il précise, avec une courtoisie qui est en soi une gifle: « Vous pouvez l’ignorer, même si un agent en uniforme avec épaulette étoilée vous le dit. »
Un ambassadeur accrédité vient de publier un guide anti-corruption à Luano.
Jamais dans l’histoire diplomatique récente de la RDC un représentant étranger n’avait procédé à une telle mise à nu — nommant les uniformes, les étoiles et les techniques. Son classement achève le tableau en ajoutant que « Lubumbashi est particulièrement mauvais par rapport à d’autres aéroports de la RDC, y compris Kinshasa. »
Quand on sait ce que vaut N’Djili, cette comparaison situe Luano quelque part entre le poste-frontière et le racket organisé.
Seize ans de Go-Pass, zéro résultat
Ce tweet a fait exploser un abcès de seize ans. Depuis 2009, chaque voyageur paie le Go-Pass — 55 dollars par vol international — censé financer la modernisation des aéroports. En novembre 2025, le vice-Premier ministre Shabani Lukoo a ajouté 30 dollars de taxe Securiport LLC, sur un contrat PPP de vingt ans. Total pour un aller-retour international: 115 dollars de taxes aéroportuaires — avant même d’avoir acheté son billet. Et le résultat ?
L’Inspection générale des finances et la Cour des comptes ont diagnostiqué en 2024 une « gestion anarchique » de la RVA avec des soupçons de rétrocommissions, dette de 60 à 130 millions de dollars, compte séquestre jamais créé. L’argent disparaît dans le même trou noir que les recettes publiques: comme le documentait Congo Herald il y a dix jours, un État qui ne peut même pas se payer lui-même ne peut jamais moderniser pas ses aéroports.
La nuit où le président a tourné en rond
Mais le tweet d’Ogawa n’est qu’une photographie. Le film est pire. Dans la nuit du 10 au 11 septembre 2025, N’Djili — le premier aéroport du pays — a plongé dans un black-out total de minuit à 5h20. Tour de contrôle aveugle. Balisage éteint. L’avion présidentiel, transportant Tshisekedi de retour du Kazakhstan, a tourné quarante minutes au-dessus de Kinshasa sans contact radio. Un Boeing d’Ethiopian Airlines stationné au sol a servi de relais improvisé. La cause identifiée fut 20.000 dollars manquants pour le carburant des groupes électrogènes.
Le problème est structurel. L’Autorité de Régulation de l’Électricité a confirmé que l’instabilité du réseau SNEL « compromet la fiabilité de l’approvisionnement électrique primaire ». Le taux d’électrification national plafonne à 21,5 % — si bas que les opérateurs miniers sérieux, comme le rappelait un avocat d’affaires dans nos , ont construit 363 MW de capacité électrique parallèle parce que la SNEL ne peut pas les alimenter. Les mines produisent leur propre courant. Les aéroports, eux, attendent que quelqu’un remplisse le réservoir du groupe électrogène.
Et quand ce n’est pas l’électricité, c’est le protocole.
Le 13 février 2026, selon plusieurs vidéos virales sur X et WhatsApp, un mouvement présidentiel a paralysé N’Djili pendant plus de deux heures — clouant au sol les vols Air France et d’autres compagnies, bloquant des centaines de passagers debout dans une salle d’embarquement sans information. Des voyageurs ont dénoncé un check-in fermé prématurément, les laissant sur le carreau avec des billets valides. En RDC, quand le président bouge, le ciel s’arrête — et les passagers paient la note.
Sautez, c’est pas une urgence
Le 19 décembre 2025, un Boeing 737-800 d’Air Congo atterrit à Kindu pour son vol inaugural. Puis, plus rien. Pas d’escalier mobile. Des heures en cabine surchauffée. Les vidéos, reprises par CNEWS, Europe 1 et Air Journal, montrent des passagers sautant trois mètres sur le tarmac — les toboggans n’ont pas été déployés. Et fin janvier 2026, huit drones kamikazes du FPR ont frappé l’aéroport de Bangoka à Kisangani, inauguré trois mois plus tôt par Tshisekedi — prouvant que plus aucun aéroport congolais n’est sanctuarisé, pas même à 500 km du front.
Bref.
L’effondrement aéroportuaire congolais se joue sur trois fronts simultanés: l’infrastructure, la gouvernance et la sécurité. L’ambassadeur Ogawa n’a pas perdu son calme. Il a rédigé, avec la précision d’un témoin crédible, le procès-verbal que des millions de Congolais signent chaque jour en silence.
L’Accord de Partenariat Stratégique US-RDC signé le en décembre dernier promet des milliards de dollars. Les investisseurs américains sont en route. Mais les milliards doivent physiquement atterrir. Et en RDC, c’est précisément ce que personne ne peut garantir — ni pour les avions, ni pour les investissements, ni même pour le président de la République.



