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« Tu vas partir pour laisser ce pouvoir à qui ? » La nuit secrète de Limete, et l’aveu involontaire du pouvoir congolais

Le 24 mai 2026, dans un Space sur X animé par le journaliste Stanis Bujakera, Jean-Marc Kabund a raconté pour la première fois une réunion nocturne tenue trois mois avant sa rupture avec le pouvoir, dans la maison familiale d'Étienne Tshisekedi à Limete. Minuit à quatre heures du matin. Le président, sa mère, le secrétaire général de l'UDPS, le futur ministre de la Défense. Et une phrase, prononcée par la mère du chef de l'État, qui en dit plus long sur la nature du pouvoir congolais que tous les discours officiels réunis.

Par Papy Nsiona
25 mai 2026
Dans Actualité, Politique
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Il est minuit passé dans une maison de la dixième rue à Limete. Pas n’importe quelle maison. Celle d’Étienne Tshisekedi wa Mulumba, le sphinx de l’opposition congolaise, fondateur de l’UDPS, mort à Bruxelles en 2017 et devenu depuis l’icône intouchable du combat démocratique au Congo. Cette nuit-là, quelque part en 2022, quatre personnes veillent jusqu’à quatre heures du matin dans la demeure du patriarche.

Félix Tshisekedi, devenu président de la République.

Marthe Kasalu Tshisekedi, sa mère, veuve du fondateur.

Augustin Kabuya, aujourd’hui secrétaire général de l’UDPS.

Et Guy Mwadianvita Kabombo, aujourd’hui ministre de la Défense.

Le cinquième homme, celui qui raconte la scène, s’appelle Jean-Marc Kabund.

À l’époque, il est l’architecte de la majorité parlementaire, l’homme qui a assemblé l’Union sacrée pièce par pièce, l’allié le plus précieux du chef de l’État. Trois mois plus tard, il claquera la porte. Il sera ensuite exclu de l’UDPS, poursuivi, puis condamné à sept ans de prison pour outrage au chef de l’État et pour la propagation de faux bruits, avant d’être libéré le 21 février 2026. Le 24 mai 2026, dans un Space sur X animé par le journaliste Stanis Bujakera, il a livré pour la première fois le récit de cette nuit.

Et ce récit, à le prendre au sérieux, est un document politique.

Décryptage!

La dernière tentative

Kabund présente cette réunion comme sa dernière tentative de réconciliation. Sa façon, dit-il, de tout poser sur la table avant de partir. Et ce qu’il dépose sur la table du salon d’Étienne Tshisekedi, ce ne sont pas des doléances de courtisan. C’est un réquisitoire.

Selon son propre récit, il dresse devant le président, sa mère et deux des hommes les plus puissants du régime un constat sans habillage. Sa formule, telle qu’il l’a rapportée dans le Space, mérite d’être citée intégralement : « Je ne pouvais pas m’imaginer que l’UDPS au pouvoir, on pouvait encore parler de détournement de fonds, de surfacturation, de projets et d’une gouvernance qui tâtonne. J’ai été surpris et scandalisé. » Détournements. Surfacturations. Absence de programme clair. Gouvernance qui hésite et improvise. Le tout, prononcé par un homme qui n’était pas un observateur extérieur mais le maître d’œuvre de l’attelage parlementaire qui tenait le régime debout.

Posons l’évidence. Si ce récit est exact, alors le constat que Congo Herald, l’opposition et plusieurs rapports internationaux dressent depuis des années sur la gouvernance du régime n’est pas une vue de l’esprit hostile. Il a été formulé, mot pour mot, au milieu de la nuit, dans la maison du père fondateur, par l’homme qui avait le plus intérêt à ce que le système fonctionne. Ce n’est plus une critique extérieure. C’est un aveu de l’intérieur.

La phrase qui dit tout

Vient alors le moment qui donne à cette nuit toute sa portée. Kabund annonce à la mère du président qu’il se retirera si rien ne change. Il préfère, dit-il, rester dans son coin plutôt que de cautionner. Et c’est Marthe Kasalu Tshisekedi qui lui répond. Sa réponse, telle que Kabund la rapporte et telle que la presse congolaise l’a reprise depuis, tient en une question : « Tu vas partir pour laisser ce pouvoir à qui ? »

Il faut s’arrêter sur cette phrase, parce qu’elle est le véritable sujet de l’affaire. Kabund vient de parler de détournements, de surfacturations, d’absence de programme. La réponse qui lui est faite ne porte sur aucun de ces points. Elle ne défend pas le bilan. Elle ne conteste pas le diagnostic. Elle ne propose pas de réforme. Elle pose une seule question, et cette question concerne la conservation du pouvoir. Pas le service du pays. Pas le programme. Pas les Congolais. La possession.

Dans cette dissymétrie réside tout. D’un côté, un homme qui parle de la manière de gouverner. De l’autre, une réponse qui parle de la manière de garder. C’est la différence entre un mandat et un patrimoine. Quand on demande à quelqu’un qui dénonce la mauvaise gestion « tu vas laisser ça à qui ? », on lui répond, sans même s’en rendre compte, que la question de la bonne gestion est secondaire, et que la vraie question, la seule, est celle de la transmission. Le pouvoir y est pensé comme un bien de famille qu’on ne lâche pas, pas comme une charge qu’on exerce et qu’on rend.

Marthe Kasalu n’est pas une responsable politique. Elle est une mère et une veuve qui, selon le récit, cherche à préserver l’unité du camp de son fils. Rien dans sa phrase ne relève du calcul cynique. Et c’est précisément ce qui la rend si éclairante. Les aveux les plus vrais sont ceux qu’on ne prépare pas. Cette nuit-là, sans le vouloir, la dynastie a dit ce qu’elle pensait du pouvoir.

La réponse du fils

Quant au président, sa réaction, telle que Kabund la rapporte, complète le tableau. Tshisekedi aurait reconnu que son allié avait « peut-être raison », et promis de changer son entourage. Kabund juge la réponse insuffisante, et l’on comprend pourquoi. Reconnaître qu’on a peut-être raison sans rien corriger, promettre de changer l’entourage plutôt que la méthode, c’est la manœuvre classique du pouvoir qui déplace la faute vers les autres tout en se gardant intact. L’entourage est toujours coupable. Le sommet, jamais. C’est à ce moment, dit Kabund, qu’il a compris que la rupture était inévitable.

Kateketa, ou l’illustration que Kabund verse au dossier

Dans le même Space, Kabund a évoqué un épisode minier qu’il faut manier avec les précautions qui s’imposent. Selon son récit, et selon son seul récit à ce stade, un frère du chef de l’État serait arrivé sur le site d’une mine appelée Kateketa avec cinq camions de combattants de l’UDPS et un camion de militaires pour s’en emparer. Le président, alors en séjour à Bruxelles, serait intervenu par téléphone pour ordonner un retrait sous peine d’arrestation. Kabund affirme avoir entendu cela de ses propres oreilles et invite les journalistes à enquêter sur les propriétaires actuels de la mine.

Congo Herald ne peut vérifier cet épisode précis, et le présente donc pour ce qu’il est, une allégation de Jean-Marc Kabund non confirmée à ce jour. Mais elle ne tombe pas dans le vide. Elle s’ajoute à un dossier déjà ouvert. Le 8 juillet 2025, les avocats Bernard et Brieuc Maingain, mandatés par des ONG katangaises et quatre anciens dirigeants de la Gécamines, ont déposé au parquet fédéral belge une plainte accusant neuf membres du clan Tshisekedi de prédation et de pillage des mines du Haut-Katanga et du Lualaba. Le parquet fédéral a depuis demandé l’accès aux comptes bancaires de la première dame, des enfants et des frères du président. Dès mars 2025, La Libre Afrique titrait que le Katanga était devenu le coffre-fort de la famille Tshisekedi. Les personnes visées contestent. Jacques Tshisekedi, frère du chef de l’État, a publiquement qualifié ces accusations d’allégations mensongères, infondées et diffamatoires, et dénoncé une instrumentalisation politique. Le contradictoire est posé. Mais le contexte est là, et il donne à la confiance de Kabund un écho qu’on ne peut ignorer.

Ce que cette nuit raconte, quatre ans après

On ne peut voir dans ce récit qu’un règlement de comptes. Kabund est aujourd’hui un opposant radical, condamné, sorti de prison, qui dirige sa propre Alliance pour le changement et combat frontalement le projet de révision constitutionnelle. Il a des raisons d’en vouloir au régime, et son témoignage n’est pas neutre. Tout cela est vrai et doit être dit.

Mais un témoignage intéressé n’est pas pour autant un témoignage faux, et la cohérence de celui-ci force l’attention. Car ce que la nuit de Limete décrit en 2022, le Congo de 2026 le vérifie chaque semaine. La gouvernance qui tâtonne, c’est l’Union sacrée devenue un dispositif à un seul parti où les partenaires font de la figuration. Le pouvoir pensé comme un patrimoine à transmettre, c’est le débat sur le troisième mandat ouvert par le président lui-même le 6 mai dernier. La faute est toujours rejetée sur l’entourage, c’est la mécanique de toutes les crises du régime. La nuit de Limete n’était pas une anomalie. C’était une matrice.

Reste cette phrase, suspendue dans le salon du fondateur de l’UDPS, le parti qui a passé quarante ans à exiger l’alternance. « Tu vas partir pour laisser ce pouvoir à qui ? » Étienne Tshisekedi a consacré sa vie à répondre, contre Mobutu puis contre les Kabila, qu’on quitte le pouvoir parce que c’est la règle, et qu’on le laisse au peuple. Quelques années après sa mort, dans sa propre maison, on a posé la question inverse. Le combat d’une vie aura mis moins d’une nuit à être renversé.

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