En janvier 2001, quand Joseph Kabila prête serment, il a 29 ans. Lambert Mende Omalanga en a 47. Vingt-cinq ans plus tard, le second explique au pays que le premier l’a manipulé.
Bienvenue en Djalelistan, ce royaume où les anciens courtisans se réveillent un matin en victimes éplorées, où ceux qui ont passé des années à chanter la grandeur du chef découvrent soudain, avec une ingénuité remarquable, qu’on les avait bernés.
Le dernier épisode nous est offert par deux piliers du kabilisme. Le 27 juin 2026, Julien Paluku Kahongya, ministre du Commerce extérieur, lâche une phrase qu’il assume depuis. « On a été dupés pendant de longues années. Je le dirai tous les jours. » Le 8 juillet, sur le plateau d’Univers Télévision face à Josué Mfutila, Lambert Mende embraye. Interrogé sur les accusations de collusion entre Joseph Kabila et l’AFC/M23, il explique avoir longtemps refusé d’y croire, avant que les faits récents ne le fassent changer d’avis. Il se dit manipulé. Il ajoute qu’il comprend désormais les mises en garde de Félix Tshisekedi.
Douze ans passés à porter la parole du gouvernement devant le monde, soldés par un mot qui ne coûte rien.
Le Verdict Est Tombé, Et Il Vient De L’Intérieur
Le plus sévère des commentaires sur cette séquence n’a pas été écrit par un éditorialiste. Il a été écrit par un homme du sérail.
Le 13 juillet, Alfred Mote, secrétaire national de la Convention des Congolais unis, le parti de Lambert Mende, a démissionné après plus de vingt ans passés aux côtés de celui qu’il présente comme son ancien mentor. Sa lettre porte un titre que la rédaction n’aurait pas osé écrire : « La girouette et la République, ce que le cas Mende nous enseigne sur notre politique ». Il y reproche à l’ancien porte-parole d’avoir défendu le régime pendant des années avant de se déclarer floué.
Quand la critique la plus dure vient du secrétaire national de votre propre parti, l’argument de la manipulation a cessé de convaincre à l’endroit précis où il devrait le mieux passer. À l’heure où nous publions, Lambert Mende n’avait pas réagi publiquement.
Deux Hommes, Un Éditeur, Deux Directions
Novembre 2015. Joseph Kabila exerce le pouvoir sans partage. Le ministère de la Communication et des Médias, dirigé par Lambert Mende, produit un ouvrage collectif publié chez L’Harmattan. Titre : Kabila et le réveil du géant, le regard des uns et des autres. Le Premier ministre Augustin Matata Ponyo en signe la préface.
L’argumentaire de l’éditeur mérite d’être cité tel quel. Le livre est présenté comme une compilation de mises au point et de contre-analyses reflétant la vision de l’exécutif, un compte rendu à la nation et au monde de l’action de stabilisation en cours, et il y est montré que la RDC devient de plus en plus une success story grâce à Joseph Kabila et son gouvernement.
Une success story. Produite par un ministère. Avec des moyens publics. Préfacée par le chef du gouvernement. Coordonnée par l’homme qui, onze ans plus tard, explique qu’il ne savait pas ce qu’il défendait.
Chez le même éditeur, sur la même période, un autre auteur travaille. Congo Herald l’a documenté en janvier puis en juin. Entre 2016 et 2025, Julien Paluku a publié six tomes consacrés à la gouvernance publique, au management des conflits armés, à la restauration de l’autorité de l’État. Son mémoire de DEA s’intitule « Nécessité du management des conflits armés au Nord-Kivu ». Le vernissage des deux derniers volumes s’est tenu le 27 décembre 2025 à Kinshasa, avec la Première ministre pour marraine et une distribution de médailles, pendant que Goma tombait et que cinq cent mille personnes fuyaient Uvira.
Début mai 2026, quelques jours après la désignation de Joseph Kabila par l’OFAC, Paluku publie sur le site de l’Agence congolaise de presse une tribune au titre qui se passe de glose : « Entre trahisons et sanctions, le deal Kabila-Kagame brisé par Félix Tshisekedi, de l’ombre de Kabila à la clarté de Tshisekedi ». Il y détaille trois épisodes révélateurs, et précise entre parenthèses qu’ils sont extraits d’une dizaine, dans un livre à paraître.
Le septième tome, donc. Six volumes pour théoriser la restauration de l’État, écrits par celui qui administrait la province qui s’effondrait. Un septième pour expliquer que le responsable était ailleurs.
Mende a fabriqué un livre pour Kabila depuis un ministère. Paluku fabrique un livre contre Kabila et en publie les bonnes feuilles sur l’agence de presse publique. Même maison d’édition, même proximité institutionnelle, sens rigoureusement inverse. En Djalelistan, l’édition est un secteur d’État, et le manuscrit suit la ligne.
Le Manipulé Qui Gouvernait Le Nord-Kivu
Julien Paluku n’a pas été dupé depuis un bureau de Kinshasa. Il a été gouverneur du Nord-Kivu du 27 janvier 2007 au 22 février 2019. Douze ans. La chute de Goma en 2012 est dans son mandat. L’ascension du M23 est dans son mandat. Sultani Makenga est dans son mandat.
C’est précisément l’argument qu’il retourne aujourd’hui. Il souligne que Joseph Kabila avait signé les décisions de radiation de Makenga des Forces armées congolaises, avant que celui-ci ne devienne, selon lui, son protecteur à Goma. L’observation est juste. Elle serait plus forte si elle n’était pas formulée par l’homme qui administrait la province pendant que tout cela se construisait, et qui, depuis 2019, n’a livré aucun bilan public de ces douze années.
Les six tomes sont disponibles chez L’Harmattan et sur Amazon. Les réponses ne le sont toujours pas.
Deux Manipulés, Deux Récits Incompatibles
Voici le détail que la reprise médiatique a écrasé.
Mende rappelle que, pendant douze ans, le discours officiel qu’il portait reposait sur la dénonciation permanente de la menace rwandaise, et présente aujourd’hui cette période comme celle d’une manipulation dont il aurait été l’instrument.
Paluku tient exactement la ligne inverse. Le 27 janvier 2026, à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, pour le premier anniversaire de la chute de Goma, il déclarait que les véritables FDLR que poursuit Kigali, ce sont les minerais congolais. Cinq mois avant de se déclarer dupé, il tenait la ligne anti-Kigali. Il la tient toujours, et il l’a durcie.
L’un se dit manipulé pour avoir dénoncé le Rwanda. L’autre se dit manipulé tout en continuant de le dénoncer. Les deux confessions ne racontent pas la même histoire. Elles partagent seulement une fonction : se placer du bon côté de la ligne, maintenant que la ligne a bougé.
Et elle a bougé lourdement. Joseph Kabila a été condamné à mort par contumace le 30 septembre 2025 par la Haute Cour militaire, pour trahison et crimes de guerre, au terme d’un procès où il n’était ni présent ni représenté. Il a été inscrit sur la liste SDN de l’OFAC le 30 avril 2026. Il n’est plus un ancien président encombrant, il est un dossier. Et quand un dossier s’ouvre, le Djalelistan produit toujours la même chose au même moment : des témoins de moralité qui n’ont rien vu.
Le Barème Se Lit Au Calendrier
Le djalelo n’est pas une ambiance. C’est un marché, avec des prix et des accusés de réception. Onze semaines suffisent à en lire le tarif.
30 avril. L’OFAC inscrit Joseph Kabila sur la liste SDN.
Début mai. Paluku publie sa tribune de conversion sur l’agence de presse publique et annonce un livre.
4 mai. Il compare publiquement Kabila au chef rebelle angolais Savimbi.
6 mai. Félix Tshisekedi n’exclut plus un troisième mandat, si le peuple le veut, par référendum.
25 mai. Jour anniversaire de l’Union africaine, Tshisekedi désigne Paluku, représentant personnel du chef de l’État auprès de l’AUDA-NEPAD pour le mandat 2026-2028.
9 juin. L’Assemblée nationale adopte la loi référendaire par 348 voix sur 351 votants.
11 juin. Le communiqué de l’Alliance Bloc 50, le regroupement politique de Paluku, est déposé au Secrétariat permanent de l’Union sacrée.
27 juin. « On a été dupés pendant de longues années. »
30 juin. La loi référendaire part à la Cour constitutionnelle.
8 juillet. Lambert Mende se dit manipulé et comprend désormais les mises en garde du président.
13 juillet. Alfred Mote démissionne de la CCU.
La confession ne précède pas la récompense. Elle la suit. C’est plus intéressant, et c’est plus embarrassant.
Lisons enfin le communiqué du ministère du Commerce extérieur relayé par l’ACP le 25 mai. Le ministre « exprime sa profonde gratitude au Chef de l’État pour cette marque de confiance » et s’engage à remplir sa mission avec « rigueur, abnégation et loyauté ».
Rigueur, abnégation et loyauté. Trois mots dans un document officiel de la République, dont un seul décrit une compétence. Les deux autres décrivent une posture devant un homme. Voilà la grammaire du Djalelistan, imprimée sur papier à en-tête et indexée par l’agence de presse nationale.
L’Amnésie N’Est Pas Un Accident, C’est Le Moteur
Congo Herald le notait le 12 juin. Une classe politique qui est passée de la Deuxième à la Troisième République sans audit, et qui propose aujourd’hui de passer à la Quatrième sans audit, fait reposer chaque transition institutionnelle sur l’oubli de la précédente. Ce n’est pas une faiblesse du système. C’est sa condition de fonctionnement. L’amnésie protège les acteurs constituants successifs de toute responsabilité pour leurs incarnations antérieures.
Les confessions de juin et juillet sont la version orale de ce mécanisme. Elles ne réparent rien, elles nettoient. Elles convertissent un passif en témoignage. Elles permettent d’entrer dans le chantier suivant sans avoir soldé le précédent.
Et le chantier suivant est le plus lourd depuis 2006. Pour ouvrir une révision constitutionnelle, un pouvoir a besoin d’un chœur d’anciens expliquant que le monde d’avant était un mensonge et que le monde d’aujourd’hui voit loin. Ce n’est pas une accusation. C’est une observation de calendrier, et le calendrier est ci-dessus.
Ce Que Le Peuple, Lui, N’A Pas Oublié
Personne ne demande à Mende ni à Paluku d’être des saints. La politique congolaise est un combat de gladiateurs, et changer de camp y est une discipline nationale. Mais un minimum de cohérence aurait été apprécié. Quand on a construit le mythe avec enthousiasme, avec des livres et des conférences de presse, on ne se drape pas du jour au lendemain dans la toge de la victime sans provoquer quelques sourires narquois dans les salons de Gombe et sur les marchés de Matete.
Le peuple congolais n’a pas la mémoire d’un poisson rouge. Il se souvient des interviews martiales. Il se souvient qu’à l’époque, critiquer Kabila exposait à un traitement de traître ou d’agent de l’étranger, distribué par les mêmes voix qui découvrent aujourd’hui qu’elles ont été abusées.
Reste l’alternative que personne à Kinshasa ne veut formuler à voix haute. Ou bien ces hommes ont réellement passé une décennie et demie au sommet de l’État sans comprendre ce qu’ils servaient, et la question n’est plus de savoir qui les a manipulés, mais pourquoi on continue de leur confier quoi que ce soit. Ou bien ils comprenaient parfaitement, et l’aveu de 2026 n’est pas une confession, c’est un placement.
Dans les deux cas, on demande au peuple congolais de solder quinze ans de parole d’État comme un malentendu. Sans inventaire, sans dossier, sans une seule responsabilité assumée.
Alfred Mote, lui, a rendu son tablier. C’est peu. C’est déjà plus que tous les autres.
Le Djalelistan ne demande jamais de comptes. Il demande seulement qui chante ensuite.



