Livingstone, Zambie, 8 septembre 2022. Autour de la table, une délégation congolaise au grand complet : les Finances, la Justice, l’Intérieur, la Banque centrale, l’Autorité de régulation des assurances, la cellule de renseignement financier. En face, le Groupe conjoint du GAFI. Ce jour-là, personne ne négocie une aide, un prêt ou un contrat minier. On discute d’une note. Douze jours plus tard, le 20 septembre, le GAFI transmet à Kinshasa un plan d’action. Un mois après, à Paris, la sentence tombe : la République démocratique du Congo entre sur la liste grise. Le pays le plus riche du continent en cobalt vient d’être classé, aux yeux de la finance mondiale, comme une juridiction où l’argent circule dans le noir.
Le plus dérangeant n’est pas le verdict. C’est qu’il n’a surpris personne à Kinshasa.
Une note sur quarante, et le monde vous regarde autrement
Le Groupe d’action financière, le GAFI, n’est pas une institution congolaise, ni même onusienne. C’est un organisme intergouvernemental logé au siège de l’OCDE à Paris, qui édicte quarante recommandations, la référence mondiale en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Ces quarante textes, tous les pays sérieux les transposent dans leur droit. Ceux qui ne le font pas se retrouvent à l’écart du système.
La machine évalue chaque pays sur deux plans. D’abord la conformité technique : les lois existent-elles, et sont-elles conformes aux quarante Recommandations ? Ensuite, l’efficacité : le dispositif fonctionne-t-il vraiment sur le terrain, mesuré à travers onze résultats immédiats, des enquêtes aux confiscations en passant par la surveillance des sociétés-écrans. Un pays peut avoir de belles lois et un dispositif mort. C’est même le cas le plus fréquent.
L’évaluation ne se fait pas depuis Paris. Elle est confiée à l’organisme régional, celui d’Afrique centrale, le GABAC, admis comme évaluateur agréé en 2015. Ses experts descendent sur place, épluchent, auditionnent, notent. Leur rapport passe ensuite en plénière, où le consensus des pairs tranche, le pays évalué n’ayant pas voix au chapitre sur sa propre note. Au bout de la chaîne, deux listes. La liste grise, la surveillance renforcée, celle où la RDC a atterri. Et la liste noire, l’isolement pur et simple, réservée à l’Iran, à la Corée du Nord et au Myanmar. Personne ne veut basculer de l’une à l’autre.
Reste la conséquence que l’on explique rarement à Kinshasa. Le classement GAFI ne reste pas confiné à Paris : il entraîne quasi automatiquement l’inscription sur la liste de l’Union européenne des pays tiers à haut risque. Dès lors, toute banque européenne est tenue à une vigilance renforcée sur le moindre lien congolais. La note technique d’un pays devient, du jour au lendemain, le curseur de risque de toutes ses transactions.
Zéro sur quarante, le diagnostic que personne n’a démenti
Le rapport d’évaluation mutuelle de la RDC a été adopté en octobre 2020, au terme d’une visite de terrain des évaluateurs du GABAC menée dès août 2018. Le résultat brut se passe de commentaire. Sur les quarante recommandations du GAFI, la RDC était non conforme à quinze d’entre elles, partiellement conforme à vingt et une, largement conforme à quatre. Et conforme à aucune. Zéro sur quarante. Un pays de la taille d’un continent, quatrième réserve mondiale de cuivre, premier producteur de cobalt, n’atteignait la pleine conformité à aucune des quarante règles qui gouvernent la circulation propre de l’argent dans le monde.
Ce chiffre-là, il faut le laisser respirer. Ce n’est pas la note d’un pays qui a essayé et raté de peu. C’est la photographie d’un dispositif qui, en 2020, n’existait pratiquement que sur le papier, et souvent même pas sur le papier. La loi congolaise de lutte contre le blanchiment n’était plus à jour des standards. Les mécanismes de contrôle étaient faibles. Les statistiques les plus élémentaires, celles qui prouvent qu’un État surveille ses propres flux, étaient introuvables, une lacune notée Non Conforme en toutes lettres. Un pays qui ne compte pas ses opérations suspectes est un pays qui a décidé de ne pas voir.
C’est la logique même de la Notation que Congo Herald applique par ailleurs aux entreprises publiques : l’absence de données n’est jamais neutre, elle est un indicateur. Le GAFI ne dit pas autre chose. Là où il n’y a rien à mesurer, il y a quelque chose à cacher.
Pas une loi manquante, une réalité qui refusait d’être vue
On pourrait croire à un simple retard législatif, le genre de chose qu’un bon juriste corrige en un trimestre. Ce serait mal lire le dossier. Les défaillances que le GAFI a demandées à la RDC de corriger ne sont pas des articles de code oubliés. Ce sont des pratiques.
Première d’entre elles : l’absence de supervision fondée sur le risque. La Banque centrale et le régulateur des assurances étaient censés contrôler les banques et les professions exposées selon leur dangerosité réelle. Ils ne le faisaient pas. Deuxième défaillance : une cellule de renseignement financier, la CENAREF, trop faible pour analyser quoi que ce soit, une institution qui, de l’aveu même de ses partenaires, évoluait dans l’ombre. Troisième : des enquêtes et des poursuites pour blanchiment quasi inexistantes, dans un pays où les infractions sous-jacentes, corruption, fraude minière, détournements, coulent pourtant à gogo. Quatrième : des sanctions financières ciblées, le gel sans délai des avoirs visés, qui n’étaient pas appliqués. Et par-dessus tout, l’opacité des bénéficiaires effectifs, ce mille-feuille de prête-noms et de sociétés-écrans qui permet à l’argent de changer de mains sans jamais montrer un visage.
Et puis il y a le cas d’école, celui qui transforme une liste de lacunes techniques en réquisitoire. En novembre 2021, alors que la RDC était déjà dans le collimateur, éclatait Congo Hold-up, la plus grande fuite de données bancaires de l’histoire du continent : trois millions et demi de documents de la BGFIBank. L’enquête, menée par un consortium de dix-neuf médias et cinq ONG, a documenté le détournement d’au moins 138 millions de dollars de fonds publics entre 2013 et 2018, au profit de l’entourage de l’ancien président Joseph Kabila. Cent trente-huit millions, l’équivalent de 250 000 années de salaire moyen congolais. La filiale congolaise de la banque était dirigée jusqu’en 2018 par Francis Selemani Mtwale, frère adoptif de l’ancien chef de l’État, et détenue à 40 % par Gloria Mteyu, sa sœur. L’argent transitait par la BGFIBank Europe, à Paris, habilitée aux transactions internationales en devises. Le patron de l’Inspection générale des finances, Jules Alingete, a résumé l’affaire en un mot : une banque mafieuse. Le parquet national financier français a ouvert une enquête pour blanchiment aggravé de détournement de fonds publics. Sollicités par le consortium, Joseph Kabila, Francis Selemani Mtwale, Gloria Mteyu et la banque n’avaient pas répondu.
Une banque contrôlée par la famille présidentielle qui fait sortir des fonds publics pendant que la supervision ne bronche pas : c’est, mot pour mot, la personne politiquement exposée non surveillée que les quarante Recommandations sont censées attraper. Le GAFI avait posé son diagnostic en 2020. Congo Hold-up a fourni l’illustration grandeur nature en 2021, sous les yeux d’un GABAC qui observait déjà.
De Livingstone à Paris, six semaines pour officialiser l’évidence
La suite n’est plus qu’une mécanique de calendrier. Au vu des résultats de son évaluation, la RDC remplissait les critères de renvoi devant l’ICRG, le groupe de revue de la coopération internationale, le sas par lequel passent les candidats à la liste grise. Placée sous observation en juin 2022, elle se retrouve à Livingstone en septembre pour le face-à-face, reçoit son plan d’action le 20 septembre, puis se présente à la plénière du GAFI à Paris du 18 au 21 octobre 2022. La messe est dite. La RDC est inscrite sur la liste grise, avec une feuille de route de vingt-trois actions à exécuter pour en sortir.
À ce stade, Kinshasa se met à courir. La loi n° 22/068 portant lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et de la prolifération est promulguée le 27 décembre 2022, deux mois après le classement. On légifère dans l’urgence ce qu’on aurait dû construire en une décennie. C’est tout le paradoxe congolais : le pays est capable de produire un texte conforme en quelques semaines quand le couperet international est tombé, mais il aura fallu ce couperet pour l’y contraindre. La réforme n’est pas venue d’une volonté de transparence. Elle est venue de la peur d’être coupé du monde.
Il serait injuste de nier ce qui a suivi. Le quatrième rapport de suivi du GABAC, en mars 2026, montre une vraie remontée : sept Recommandations Non Conformes désormais contre quinze en 2020, onze Conformes là où il n’y en avait aucune. La CENAREF est sortie de l’ombre ; un tribunal pénal économique et financier a été créé ; la loi a été durcie en juillet 2025. La trajectoire est réelle, et elle mérite d’être dite.
Mais une trajectoire n’efface pas un point de départ. Et le point de départ, celui de 2020, dit tout : un État qui ne comptait pas ses opérations suspectes, ne surveillait pas ses banques, ne poursuivait pas ses blanchisseurs, et laissait la famille du chef de l’État tenir une banque comme on tient une caisse.
Le tampon, pas le piège
Il est tentant, à Kinshasa, de raconter la liste grise comme une injustice, une machinerie occidentale qui punit l’Afrique et protège ses propres paradis fiscaux. Le grief n’est pas sans fondement, et l’on aura beau jeu de rappeler que les millions de la BGFI ont transité par Paris avant que Paris ne s’indigne. Mais ce serait confondre le thermomètre et la fièvre. Le GAFI n’a pas fabriqué l’opacité congolaise. Il l’a mesurée, mise en tableau et datée.
La RDC n’a pas été piégée. Elle a fourni elle-même, ligne après ligne, statistique manquante après poursuite jamais engagée, l’intégralité du dossier à charge. La liste grise n’est pas une sanction venue de l’extérieur. C’est un constat en retard, un tampon posé sur ce que le cash-dollar, l’or de guerre et la banque du clan avaient rendu évident bien avant que Paris ne s’en mêle. La vraie question n’est pas de savoir pourquoi la RDC y est entrée. C’est de savoir pourquoi il a fallu attendre 2022 pour l’écrire noir sur blanc.



