Le 30 juillet 2026, le ministère du Portefeuille a ouvert un appel public à candidatures pour recomposer les organes dirigeants de cinq entreprises publiques stratégiques. Date limite de dépôt : le 14 août à 23h59, heure de Kinshasa. Seize jours. Seize jours pour réunir un curriculum vitae, une lettre de motivation, des diplômes, un extrait de casier judiciaire, des attestations d’expérience et les pièces d’un dossier de dirigeant d’entreprise nationale. Dans un pays où obtenir une attestation de non-condamnation prend des semaines, le calendrier n’est pas un détail administratif. C’est le premier filtre du concours.
La réforme est réelle, et il faut le dire sans ironie d’abord. Le ministère du Portefeuille, dirigé par Julie Shiku, a substitué à la nomination discrétionnaire un appel public, des critères objectifs, quatre étapes de sélection et une plateforme dématérialisée. Sur le papier, la RDC passe du fait du prince au concours. Le problème n’est pas là. Il est dans la manière, dans le calendrier, dans l’infrastructure, et dans ce que le dispositif ne touche pas.
Un appel ouvert sur le papier, fermé par le calendrier
L’opération porte sur quinze entreprises réparties en trois vagues successives de cinq. La première, seule ouverte à ce jour, cible la Société nationale d’électricité, la Régie de distribution d’eau, la Société nationale des chemins de fer du Congo, la Régie des voies aériennes et l’Office national des transports. Les vagues suivantes, fixées par l’arrêté du 11 avril 2026, englobent notamment la Gécamines, mais c’est une autre histoire, plus lourde, à traiter pour elle-même.
Un appel public qui laisse seize jours pour candidater à la direction d’une entreprise nationale n’exclut personne par le règlement. Il l’exclut par l’administration. Celui qui savait que l’avis venait, celui dont le dossier dormait déjà prêt dans un tiroir, celui qui dispose des réseaux pour faire remonter en quarante-huit heures une attestation qui en demande trois semaines, celui-là postule. Les autres découvrent l’avis, comptent les jours, et renoncent. La fenêtre ne truque rien. Elle présélectionne par l’agenda. C’est une exclusion propre, sans une seule clause discriminatoire, et c’est précisément ce qui la rend efficace.
Ce que le concours filtre, et ce qu’il ne touche pas
Le mécanisme est balisé. Quatre étapes, appel à candidatures, qualification des dossiers, tests techniques, classement final. Un comité de recrutement des mandataires publics, placé sous l’autorité du ministère du Portefeuille et assisté à l’occasion par un cabinet de consultants spécialisé, conduit les évaluations. À l’arrivée, les trois meilleurs profils par poste sont proposés au Président de la République, qui nomme par ordonnance. Les recalés vont dans une banque de données pour de futures désignations.
Lisez la dernière phrase de ce mécanisme, car c’est elle qui décide de tout. La sélection ajoute une étape technique en amont. Elle ne retire rien au pouvoir de nomination en aval. Le concours propose, l’ordonnance présidentielle dispose, exactement comme avant. On a inséré un tamis méritocratique entre le candidat et le décret, sans jamais toucher au décret.
S’ajoute la règle d’exclusion, publique celle-là, que peu ont relevée. Les responsables déjà désignés à l’issue d’un précédent processus compétitif ne sont pas concernés par cette procédure. Autrement dit, ce qui a déjà été pourvu récemment échappe au concours. Le dispositif recompose les conseils d’administration et les adjoints, mais laisse en place ce que le pouvoir a fraîchement installé. Le concours arrive donc, structurellement, sur les cases que la nomination récente n’a pas déjà remplies. Et pendant que le Portefeuille vante son concours, la nomination discrétionnaire continue par ailleurs, comme le rappellent les ordonnances signées le 2 juin 2026 pour l’ARSP, l’OCC, l’OGEFREM et la FOGEC. L’institut Ebuteli l’avait documenté pour les vagues précédentes, des mandataires issus des formations de l’Union sacrée, parfois sans expérience avérée dans le secteur confié, sans appel d’offres. Le concours de juillet est l’exception affichée. La règle continue à côté.
La plateforme ivoirienne, et l’angle mort que personne ne regarde
Les candidatures se déposent exclusivement en ligne, sur une plateforme baptisée LHR Mandataires RDC, accessible à l’adresse lhr.divamintegra.ci. Le domaine dit l’essentiel. Il appartient à Divam Integra, un cabinet de conseil et de services informatiques basé à Abidjan, deux à dix personnes, créé en 2014, trois millions de francs CFA de capital social. Son rôle ici est strictement technique, il fournit et opère l’outil de dépôt et de suivi, il n’évalue pas, il ne classe pas, il ne sélectionne pas. Rien à lui reprocher sur ce point, c’est un prestataire dans son métier.
Le problème n’est pas le prestataire. C’est ce que personne ne demande. Les dossiers complets des futurs dirigeants de la SNEL, de la SNCC, de l’ONATRA, curriculum, pièces d’identité, parcours, éléments patrimoniaux, vont s’empiler sur une infrastructure hébergée hors du Congo, dont le visuel officiel est d’ailleurs servi depuis Base44, un constructeur d’applications no-code grand public. Où siègent ces données, sous quelle juridiction, avec quelles garanties de conservation et d’accès, aucune dépêche ne le demande, aucun communiqué ne le précise. L’ironie est que Divam Integra vend précisément de la gouvernance de la donnée et de la souveraineté numérique. L’État congolais a donc sous-traité l’hébergement des données de ses futurs dirigeants à une société qui fait profession de souveraineté numérique, sans se poser la question de la sienne.
Et ce n’est pas un incident isolé. C’est le schéma que Congo Herald documente depuis le printemps. Le 1er juin, notre décryptage sur les plaques d’immatriculation montrait la base des trois millions de véhicules congolais opérée par un tiers étranger, une souveraineté numérique techniquement aux mains de personne. Le 25 mai, notre décryptage des six étages exposait l’opacité des bénéficiaires effectifs. À chaque fois, le même angle mort. On débat des noms, jamais de l’infrastructure. On se passionne pour qui sera nommé, jamais pour qui détient la donnée qui a servi à le nommer. Les mandataires publics sont le troisième volet d’une même cécité.
L’État qui promet la performance et ne finance pas ses outils
Reste la question qui rend tout le reste piquant. Cet État qui lance un concours pour installer des gestionnaires performants exécute lui-même son budget avec une préférence éloquente. Selon un document de suivi de la Direction générale des politiques et de la programmation budgétaires, à fin avril 2026, l’exécution des ressources propres atteignait 45,8 %. La ventilation vaut réquisitoire. Les dépenses de personnel étaient exécutées à 91,4 %. Les dépenses d’équipements, à 0,7 %.
Voilà l’État qui promet la performance à la tête de ses entreprises. Il paie ses salaires à quatre-vingt-onze pour cent et ses machines à moins d’un pour cent. On recrute des pilotes de haut vol pour des appareils qu’on ne répare pas. Le concours des mandataires n’est pas une mauvaise idée, il est même la meilleure de la séquence. Mais tant que la nomination finale reste une signature présidentielle, que l’agenda de seize jours trie les candidats avant les tests, et que la donnée des dirigeants de demain dort sur un serveur qu’aucun Congolais ne contrôle, la méritocratie annoncée restera ce qu’elle est aujourd’hui, une belle porte d’entrée sur un couloir qui n’a pas changé de plan.
Rendez-vous le 14 août à minuit, quand la fenêtre se refermera, et qu’on comptera combien ont eu le temps d’y passer.



