Une carte exhumée des archives numériques dévoile les ramifications tentaculaires de la famille Kabila dans l’économie congolaise. Mines, aviation, médias, pétrole, finance : plus de 80 entreprises liées directement à l’ex-président ou à ses proches. Un système familial, opaque, structuré. The Congo Herald décrypte ce réseau encore intact — le cœur de ce qu’on appelle désormais le “Kabila Inc.”
En République démocratique du Congo, les événements s’enchaînent à un rythme étourdissant. Crises, scandales, rebondissements politiques : tout va si vite que même les observateurs les plus aguerris finissent par zapper l’essentiel.
Pourtant, certains faits méritent qu’on s’y arrête. Et parfois, il suffit d’un seul document — ici, un graphique longtemps passé inaperçu — pour comprendre l’ampleur d’une architecture de pouvoir économique patiemment construite.
Ce que montre cette carte, c’est bien plus qu’un réseau d’affaires. C’est un système organisé, familial, méthodique, tissé secteur par secteur sous les mandats de Joseph Kabila. Un « Kabila Inc. » jamais officiellement reconnu, mais pourtant lisible à travers une toile complexe de structures réparties sur tout le spectre économique congolais.
Nous avons choisi de le republier, le décortiquer, le contextualiser — non pour accuser, mais pour rendre visible. Car voir, c’est commencer à comprendre.
Un contexte de rupture historique (2025)
Cette republication intervient à un moment critique. En mai 2025, le Sénat a levé l’immunité de Joseph Kabila, l’accusant de haute trahison, crimes de guerre et soutien à la rébellion armée (M23). Le président Tshisekedi dénonce une tentative d’insurrection pilotée par son prédécesseur, revenu au pays via Goma — alors sous contrôle du M23 — après un long exil qu’il se serait lui-même imposé.
Dans la foulée, les autorités interdisent aux médias de couvrir Kabila et son parti pendant 90 jours, annoncent la saisie de ses biens ainsi que ceux de ses proches, et lancent plusieurs enquêtes judiciaires.
Mais ce n’est pas tout : la scène économique évolue rapidement. En quelques mois, plusieurs nouveaux acteurs économiques étrangers — notamment chinois, indiens et émiratis — ont exprimé la volonté de renforcer leur présence dans les secteurs miniers, logistiques et énergétiques. Le partenariat stratégique RDC-USA sur les minerais critiques, en cours de négociation, prévoit des obligations de traçabilité, de transparence et des audits approfondis.
Résultat ? Ce que la justice congolaise n’a jamais pleinement dévoilé, les travaux de “due diligence” pour assurer ces investissements étrangers, pourraient bien l’exhumer, et ce graphique redevenu public pourrait se transformer en feuille de route judiciaire involontaire.

Le « Kabila Inc.« , longtemps toléré, devient une hypothèse centrale d’enquête.
1. Du pouvoir politique au pouvoir économique : une reconversion stratégique
Joseph Kabila n’a pas quitté la scène. Il a simplement changé de registre. Aujourd’hui, son nom est lié à une constellation d’entreprises dans les mines, l’agriculture, la logistique, l’énergie ou encore l’immobilier. Le pouvoir ne disparaît pas, il se convertit en capital. Ce recyclage méthodique du pouvoir politique en empire économique est une signature des élites africaines en fin de mandat. Ici, l’État n’a pas été quitté : il a été converti en portefeuille.
2. La famille comme ossature d’un capitalisme de dynastie
Le graphique démontre clairement une division familiale des secteurs stratégiques. Chacun son domaine. Chacun sa part. Loin du désordre, c’est une organisation entrepreneuriale quasi militaire, où les liens familiaux remplacent les conseils d’administration. Une stratégie de répartition à long terme qui transforme la parenté en capital d’influence.
3. Jaynet Kabila : la stratège médiatico-financière
Jaynet Kabila, sœur jumelle du Raïs, est au cœur de plus de 15 entités. Digital Congo, Immobilière Property Developments, Strategic Projects, Fondation Mzee : elle incarne une stratégie de soft power domestique, alliant média, foncier et philanthropie. Contrôler l’information, la terre et la narration : un triptyque qui lui donne une emprise profonde sur la société congolaise.
4. Zoé Kabila : l’homme des flux critiques
Ancien gouverneur du Tanganyika, Zoé Kabila est lié à Roq Mining, Goma Mining, Congo Freight Logistics. Il contrôle l’extraction et le transport — les deux artères principales de la rente nationale. C’est une logique de “péage sur la richesse publique”, installée par des leviers logistiques et miniers savamment choisis.
5. Olive Lembe Di Sita : la puissance douce et territoriale
L’ex-première dame est discrète mais bien ancrée dans l’agrobusiness, l’énergie et l’alimentation : Ferme Espoir, La Pétrolière, Osalita. Ces secteurs sont fondamentaux. C’est une stratégie d’emprise douce mais essentielle : maîtriser les besoins vitaux pour consolider une influence locale et durable.
6. Aviation : la logistique du pouvoir
Contrôler les airs, c’est contrôler les flux. De Wimbi Dira Airways à Compagnie Aérienne du Katanga, le clan a investi dans un secteur souvent négligé mais stratégiquement vital dans un pays vaste et enclavé comme la RDC. L’aviation devient ici un levier de mobilité, de marchandises… et de fuite, au besoin.
7. Une ingénierie financière invisible au grand public
Le groupe familial dispose de structures dans la finance, l’immobilier de luxe et les bureaux de change : Excel Holding, Panorama Properties, Monex. Derrière ces noms sobres se cache une infrastructure de captation et de recyclage financier, adaptée aux logiques de blanchiment et d’investissement discret.
8. Privatiser l’État sans le dire
Certaines entités contrôlées par le clan opèrent dans des secteurs réservés normalement à l’État : routes, santé, développement rural, électricité. C’est une privatisation rampante des fonctions régaliennes, sans appel d’offre ni débat démocratique. Un “capitalisme d’État familial”, qui fonctionne en mode souterrain.
9. Une architecture antifragile
L’empire Kabila n’est pas vulnérable aux alternances. Il a été pensé pour survivre. Actionnaires de couverture, prête-noms, structures croisées : tout a été fait pour que la traçabilité soit impossible. Chaque entité peut mourir sans faire tomber le reste. C’est un système hydrique, multiforme, quasi impossible à démanteler dans sa totalité.
10. Ce graphique vaut mille rapports de gouvernance
Ce visuel exhumé ne se contente pas de suggérer : il montre. Il révèle une architecture de pouvoir parallèle, où les anciens maîtres de l’État ont recyclé leurs leviers publics en empire économique privé. Il va plus loin que toutes les dénonciations de corruption : il cartographie un modèle. Celui d’un pouvoir économique décorrélé de toute légitimité électorale, mais plus robuste que bien des institutions.
Bref, le vrai visage du pouvoir post-politique
« Kabila Inc. » n’est pas un accident, c’est une méthode. Ce modèle se répète ailleurs en Afrique : des présidents devenus actionnaires discrets, des familles devenues holdings transnationales, des États vidés de leur substance mais toujours là pour la façade.
Aujourd’hui, avec l’arrivée de nouveaux audits internationaux, d’acteurs étrangers avides de transparence et d’un deal RDC-USA qui impose de “nettoyer les circuits”, ce système pourrait enfin être mis à l’épreuve.
Ce graphique pourrait alors ne plus être seulement une archive. Mais un plan de bataille pour comprendre, enquêter… et peut-être réformer.



