KINSHASA — « Cet or n’est peut-être pas le nôtre. » Cette admission fracassante du professeur Augustus Nuwagaba, vice-gouverneur de la Banque centrale ougandaise, lors du Forum économique de la Stanbic Bank Uganda au Sheraton Kampala le 11 février 2026, expose la menace qui pèse sur l’Accord de partenariat stratégique États-Unis-RDC.
L’Ouganda a gagné 6,4 milliards de dollars grâce à l’or en 2025 — près de la moitié de ses exportations totales et plus du double du café (2,4 milliards $) et du cacao (700 millions $) réunis.
Pourtant, la production aurifère nationale ougandaise est négligeable. « La plupart de l’or que nous recevons ici est en transit, et près de 95% est illicite », confirme un négociant aux chercheurs de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime.
Pendant que Washington négocie des mécanismes de droit de premier refus pour les 25 sites de la Réserve d’actifs stratégique, selon une analyse d’Ascendance Strategies, les réseaux de contrebande régionaux captent déjà des milliards en minerais congolais — privant les investisseurs légitimes d’approvisionnement, les gouvernements de recettes fiscales, et les cadres de crédibilité.
Les chiffres qui tuent l’investissement américain
Un rapport d’octobre 2025 du Groupe d’experts de l’ONU a révélé que des centaines de routes de trafic reliant le territoire de Mahagi à l’Ouganda échappent au contrôle de l’État. Selon les services de sécurité congolais, ces routes approvisionnent les négociants basés dans la ville de Paidha, en Ouganda. Le résultat : 80 à 98% de l’or artisanal congolais est passé en contrebande, selon certaines estimations.
Cette situation crée un préjudice concurrentiel direct pour les investisseurs américains car les contrebandiers évitent le régime fiscal congolais, créant des avantages de coûts de 15 à 30%. Les entreprises américaines font face à des marchés où les chaînes d’approvisionnement sont déjà captées par des réseaux illicites.
Le financement des groupes armés
Le contrôle de la mine de coltan de Rubaya par le mouvement terroriste du M23 — conditionnellement incluse dans la liste de la Réserve stratégique en attendant le retrait rwandais — est soutenu en partie par les revenus aurifères transitant par les raffineries ougandaises.
Des économistes de l’UCLouvain ont calculé que 85% des exportations ougandaises de 8 337 kg d’or en 2016 provenaient de sites contrôlés par des groupes armés, générant « des profits pouvant financer jusqu’à quelques centaines de combattants armés. »
L’infrastructure de raffinage ougandaise fournit un financement alternatif qui réduit la pression sur les groupes armés pour négocier la paix — la même paix que le vice-Premier ministre Mukoko Samba exige avant que les investisseurs américains puissent se positionner sur Rubaya.
Le Trésor américain a sanctionné l’homme d’affaires belge Alain Goetz et sa raffinerie African Gold Refinery en mars 2022 pour avoir reçu de l’or congolais « évalué à des centaines de millions de dollars par an. » Les sanctions n’ont pas arrêté le commerce — les exportations d’or ougandaises ont explosé à 6,4 milliards $ en 2025, avec neuf raffineries agréées en activité.
L’énigme de l’origine
Un rapport de Swissaid de juin 2024 révèle que la majorité de l’or importé en Ouganda n’a pas été déclaré à l’exportation dans les pays d’origine. Plus révélateur encore: des cargaisons d’or ont été déclarées comme provenant de la Gambie — un pays sans production aurifère significative. La RDC apparaît à peine dans les statistiques d’importation ougandaises (seulement 0,7 tonne en 2018), malgré des flux documentés depuis des années par l’ONU.
Le rapport de l’organisation Global Witness «Uganda: Undermined» de juin 2017 avait déjà révélé que «la corruption endémique et la mauvaise gestion» caractérisent le secteur minier ougandais. «Le commerce de l’or valait 200 millions de dollars pour l’économie ougandaise l’année dernière, mais il n’existe aucun chiffre officiel sur la provenance de l’or ou sa destination», avait déclaré George Boden, responsable de campagne pour Global Witness.
En octobre 2025, une enquête de CEO East Africa a rapporté que les exportations d’or ougandaises avaient atteint 5,51 milliards $ entre novembre 2024 et octobre 2025, avec un pic extraordinaire de 965 millions $ en octobre 2025 seulement — près d’un cinquième des revenus annuels générés en un seul mois.
Le paradoxe du CIER
Le Cadre d’intégration économique régionale (CIER) entre la RDC et le Rwanda — signé le 4 décembre 2025 parallèlement au partenariat stratégique — engage les deux pays à « éliminer la corruption et la contrebande.» Pourtant, l’Ouganda, la plus grande plaque tournante de blanchiment d’or dans les Grands Lacs, opère entièrement en dehors de ce cadre.
Cela crée des dynamiques perverses. La RDC formalise sous le CIER avec des coûts plus élevés, le Rwanda s’engage à la traçabilité avec une charge réglementaire, pendant que l’Ouganda traite des milliards sans vérification — un avantage concurrentiel maximum contre les investisseurs américains suivant les normes de gouvernance du partenariat.
Ce que Washington doit exiger
À moins que l’Ouganda ne fasse face à des conséquences, l’action nécessaire doit inclure l’expansion des sanctions aux raffineries ougandaises, rwandaises et kenyanes qui ne s’engage pas dans une demarche de conformité raisonnablement adéquate; l’exclusion du financement DFC pour projets s’approvisionnant auprès de raffineries des Grands Lacs; conditionnalité de l’aide au développement aux réductions mesurables du traitement illicite; et l’exigence d’expansion du CIER pour inclure l’Ouganda et le Kenya avec des engagements contraignants.
Le projet Vault de 12 milliards de dollars du président Trump positionne la RDC comme fournisseur clé pour les transitions de défense et d’énergie propre. Pourtant, le boom aurifère ougandais démontre que l’infrastructure régionale de blanchiment capte les flux avant qu’ils n’atteignent les chaînes formelles.
Sans application régionale, les sites d’investissement représentent des passifs, non des opportunités — des actifs où les investisseurs légitimes font face à des coûts maximums pendant que les réseaux de contrebande capturent l’approvisionnement sans charge de gouvernance.
L’admission du professeur Nuwagaba offre l’opportunité d’une correction politique. La question à 6,4 milliards de dollars est donc de savoir si Washington protégera les investisseurs américains en démantelant les réseaux de contrebande, ou le partenariat stratégique deviendra-t-il un théâtre de gouvernance rendant la RDC économiquement irrationnelle pour toute entreprise soumise aux exigences américaines.



