Le rapport à mi-parcours du Groupe d’experts de l’ONU révèle un système de prédation minière méthodique : taxes à 30%, inspecteurs rebelles et éviction des services de l’État congolais pendant six mois. Lomera n’est pas un cas isolé — c’est le laboratoire d’une stratégie régionale de contrôle des ressources naturelles.
Le rapport à mi-parcours du Groupe d’experts des Nations Unies, publié en ce début d’année 2026, dévoile les mécanismes d’une administration parallèle instaurée par la coalition rebelle AFC/M23 dans l’Est de la RDC. Entre février et août 2025, le site aurifère de Lomera, à Luhihi dans le Sud-Kivu, est devenu un laboratoire de prédation systématique — une mini-république rebelle financée par l’or congolais.
Ce qui s’est passé à Lomera fait écho à un phénomène plus large documenté à travers l’Est de la RDC: le M23 ne se contente pas de conquérir des territoires ; il les administre, les fiscalise et en tire des revenus substantiels pour financer ses opérations militaires.
Un État dans l’État: l’éviction de l’administration congolaise
Pendant près de six mois, les services officiels de l’État congolais ont été chassés du site aurifère de Lomera. À leur place, l’AFC/M23 a installé son propre « bureau minier », une structure administrative parallèle chargée de gérer, réguler et taxer l’activité minière. Cette substitution ne relevait pas de l’improvisation: elle s’inscrivait dans une logique de contrôle territorial et d’autonomie financière parfaitement assumée.
Le cas de Lomera n’est pas isolé. Selon les comptes-rendus du Conseil des ministres de décembre 2025, l’administration congolaise a signalé « la mise en place d’une administration parallèle et les opérations de transplantation des populations rwandaises dans les zones occupées par la coalition AFC/M23/RDF dans les territoires de Masisi, Rutshuru et Nyiragongo ». Cette stratégie de substitution administrative vise clairement à pérenniser l’emprise terroriste sur les zones minières stratégiques.
Plus révélateur encore: en mai 2025, le M23 a pris le contrôle de la mine d’or industrielle de Twangiza à Mwenga, exploitée par Twangiza Mining, filiale du groupe canadien Banro Corporation. Cette mine, considérée comme la première mine d’or industrielle de la RDC, représentait un symbole économique majeur. Sa prise de contrôle par les rebelles a suscité de vives inquiétudes quant à l’ampleur de la stratégie de prédation minière du M23.
Une fiscalité rebelle méthodique
Le cœur du dispositif à Lomera reposait sur une taxe de production fixée à 30 % du prix de vente de l’or extrait. Mais la prédation ne s’arrêtait pas là. Des taxes supplémentaires visaient l’ensemble des acteurs du secteur: creuseurs, transporteurs, négociants et exploitants de concasseurs.
Pour garantir l’efficacité de cette ponction, l’AFC/M23 a mis en place un système de contrôle structuré. Des inspecteurs étaient déployés sur le terrain pour évaluer la qualité de l’or dès son extraction, contrôler les teneurs minérales dans les fosses actives et superviser le transport du minerai vers les concasseurs. L’objectif était clair: limiter toute tentative de contournement ou de fraude.
Cette architecture administrative parallèle témoigne d’une stratégie de prédation économique méthodique, bien loin de l’image d’une occupation militaire désorganisée. L’AFC/M23 ne se contente pas de tenir un territoire: elle l’administre, le fiscalise et en tire des revenus substantiels pour financer ses opérations.
Le Sud-Kivu, traditionnellement l’une des provinces les plus productives en or artisanal de la RDC, représente un enjeu économique considérable. Selon les données officielles de 2022-2023, la province a produit à elle seule 71,51 % de l’or artisanal du pays au premier trimestre 2023, soit 130,72 kg. Cette concentration de richesses explique pourquoi les zones aurifères du Sud-Kivu sont au cœur de la stratégie militaro-économique du M23.
Une exploitation minière suspendue sous tension
Fin août 2025, les activités minières sur le site de Lomera ont brutalement cessé. Selon les experts de l’ONU, cette interruption fait suite à une contestation ouverte des exploitants locaux, excédés par ce qu’ils qualifient de « pratiques excessives de recherche de rente » et par l’expansion anarchique de l’exploitation minière sous le contrôle de la rébellion.
L’AFC/M23 a justifié cet arrêt par la nécessité de procéder à l’enregistrement des creuseurs artisanaux. Mais les experts onusiens y voient une stratégie plus profonde d’écarter progressivement les exploitants artisanaux pour favoriser une exploitation semi-mécanisée directement pilotée par les autorités de facto du mouvement rebelle.
Cette mutation du modèle d’exploitation révèle une ambition qui dépasse la simple prédation immédiate. L’AFC/M23 cherche à pérenniser son emprise sur les ressources minières du Sud-Kivu, en passant d’un contrôle superficiel à une gestion industrielle structurée.
Le phénomène n’est pas limité à Lomera. Selon mines.cd, en décembre 2025, un nouveau gisement d’or a été découvert à Ruzirantaka dans le territoire de Masisi (Nord-Kivu), tombé rapidement sous contrôle du M23. Dans le Sud-Kivu, sur la colline de Ludjo dans le territoire de Kabare, une exploitation artisanale s’est développée en bordure du lac Kivu et à proximité immédiate de la frontière rwandaise, suscitant des inquiétudes sécuritaires et confirmant que « chaque nouvelle découverte minière risque de redessiner les lignes de front ».
Une stratégie régionale de financement de la rébellion
Le contrôle des sites miniers par le M23 s’inscrit dans un système plus large de pillage des ressources naturelles documenté depuis des décennies par les Nations unies. Les rapports onusiens ont établi que 120 tonnes de coltan par mois s’écoulent de la RDC vers le Rwanda, générant environ 1 million de dollars mensuels de revenus illicites.
Le président Tshisekedi, dans son allocution à la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2025, a qualifié le conflit à l’Est de « guerre prédatrice » qui « vise à piller nos ressources, effacer notre mémoire collective et détruire nos communautés ». Il a demandé aux Nations unies d' »instaurer un régime de sanctions ciblées contre les auteurs des crimes économiques » et de « soutenir toutes les actions visant à tarir les circuits illicites d’approvisionnement en minerais qui financent, depuis des décennies, la guerre et la tragédie humaines ».
La résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée le 21 février 2025, a notamment exigé « le démantèlement des administrations parallèles instaurées en violation de la souveraineté de la République Démocratique du Congo ».
Pourtant, comme le démontre le cas de Lomera, ces administrations parallèles continuent de fonctionner et de prospérer. Un défi majeur pour la souveraineté de l’État et la réforme du secteur artisanal.
Ces révélations confirment, une fois de plus, le rôle central des ressources naturelles dans la dynamique du conflit armé à l’est de la RDC. En prenant le contrôle du site de Lomera et d’autres zones minières stratégiques, l’AFC/M23 ne se contente pas d’un ancrage territorial : le mouvement s’assure l’autonomie financière de ses opérations militaires.
Pour les autorités congolaises, l’enjeu demeure crucial: reprendre le contrôle de ces zones minières stratégiques afin de tarir les sources de financement de l’insurrection qui continue de fragiliser durablement la stabilité du Sud-Kivu.
Le ministre des mines, Louis Watum Kabamba, a présenté en novembre 2025 une stratégie de transformation durable de l’exploitation minière artisanale, articulée autour de deux axes majeurs: l’institution et la viabilisation des Zones d’Exploitation Artisanale (ZEA), et le renforcement de la lutte contre la fraude et la contrebande minière. Mais tant que les rebelles contrôleront physiquement les sites aurifères, ces réformes resteront lettre morte dans les zones occupées.
Le paradoxe est cruel: le gouvernement congolais a maintenu en novembre 2025 le classement « rouge » de plusieurs zones minières du Nord-Kivu pour couper les sources de financement des groupes armés. Mais sur le terrain, comme le révèle le cas de Lomera, l’efficacité de cette mesure reste limitée. Les rebelles ont simplement créé leur propre système fiscal parallèle, transformant chaque site minier en sanctuaire financier au service de leur guerre.
Car tant que les rebelles contrôleront les puits d’or, ils auront les moyens de leur guerre.



