I. L’organigramme qui dit tout
Un document daté de fin mai début juin 2026, consulté par Bankable et relayé par les informations publiques du site chemaf.com, corroboré par le Wall Street Journal du 31 mars, par Reuters en avril, et par une publication LinkedIn de B. Prabhakaran, Managing Director de Lloyds Metals and Energy, début avril, vient de rendre visible ce que la communication publique avait laissé dans le flou : qui dirige réellement Chemaf depuis la finalisation de l’acquisition le 27 mars 2026.
La réponse est précise. Phillip Braun, ancien Green Beret américain et directeur général de Virtus Minerals, conserve le titre de directeur général (CEO) du producteur cuivre-cobalt. Mais le poste de Managing Director Designate, c’est-à-dire de directeur opérationnel chargé de remettre la machine en marche, revient à Sooryanarayanan Prabhakaran, directeur exécutif du groupe indien Lloyds & Thriveni. Subramanian Alagappan, responsable pays du même groupe en RDC, occupe la fonction de directeur général adjoint.
La distinction entre les deux titres n’est pas cosmétique. Dans le langage codifié des reprises d’actifs en difficulté, le CEO formel signe les documents juridiques et représente la société auprès des marchés. Le MD Designate fait tourner les usines. Phillip Braun est la face corporate visible. Soorya Prabhakaran est le directeur général opérationnel de facto.
II. L’anatomie du capital
La mémoire publique récente avait retenu une formule simple : Virtus 51 %, Lloyds 49 %, 30 millions de dollars d’apport. La réalité est plus nuancée et plus intéressante.
Le véhicule d’acquisition s’appelle VLMH, pour Virtus Lloyds Minerals Holding. C’est lui qui a racheté 100 % des actifs de Chemaf pour 30 millions de dollars. Sa répartition n’est pas 51-49 mais Virtus 51 %, Lloyds 41 %, avec une cession de 10 % annoncée au profit de l’État congolais. Ce dernier point change le tableau. Si la cession se matérialise dans les semaines à venir, l’État congolais devient actionnaire d’un actif stratégique cuivre-cobalt aux côtés d’un partenaire américain et d’un partenaire indien. Cohérent avec l’idée de souveraineté économique active observable depuis le début de l’année dans les minéraux stratégiques, dans l’expansion d’ARECOMS, dans l’inventaire des accords sectoriels du 91ᵉ Conseil des ministres du 29 mai. Une dimension supplémentaire de ce qu’on pourrait appeler une doctrine post-SPA de réappropriation du capital extractif au sein du domicile.
III. Qui est Soorya Prabhakaran
II. L’anatomie du capital
La mémoire publique récente avait retenu une formule simple : Virtus 51 %, Lloyds 49 %, 30 millions de dollars d’apport. La réalité est plus nuancée et plus intéressante.
Le véhicule d’acquisition s’appelle VLMH, pour Virtus Lloyds Minerals Holding. C’est lui qui a racheté 100 % des actifs de Chemaf pour 30 millions de dollars. Sa répartition n’est pas 51-49 mais Virtus 51 %, Lloyds 41 %, avec une cession de 10 % annoncée au profit de l’État congolais. Ce dernier point change le tableau. Si la cession se matérialise dans les semaines à venir, l’État congolais devient actionnaire d’un actif stratégique cuivre-cobalt aux côtés d’un partenaire américain et d’un partenaire indien. Cohérent avec l’idée de souveraineté économique active observable depuis le début de l’année dans les minéraux stratégiques, dans l’expansion d’ARECOMS, dans l’inventaire des accords sectoriels du 91ᵉ Conseil des ministres du 29 mai. Une dimension supplémentaire de ce qu’on pourrait appeler une doctrine post-SPA de réappropriation domestique du capital extractif.
III. Qui est Soorya Prabhakaran
Sooryanarayanan Prabhakaran est ingénieur mécanique, formé au PSG Tech Institute de Coimbatore, l’une des institutions techniques les plus respectées de l’Inde. Il dirige aujourd’hui l’expansion internationale du groupe Lloyds & Thriveni en qualité de directeur exécutif et porte le mandat de Managing Director Designate à Chemaf.
Son parcours est strictement opérationnel. Avant ce mandat international, il a été CEO de l’activité minerai de fer du groupe dans l’État indien d’Odisha. Sous sa responsabilité, la production annuelle est passée de 20 millions de tonnes à 40 millions de tonnes en deux ans. Doubler en deux ans la production d’une mine de fer industrielle n’est pas un exercice de management classique. C’est de la mise à l’échelle agressive sous contrainte opérationnelle, à tous les niveaux. Il maintient en parallèle la supervision du centre HEMM de reconstruction d’engins lourds du groupe, lequel a reconstruit pour plus de quatre milliards de dollars d’actifs miniers à ce jour. Quatre milliards de dollars d’engins reconstruits, c’est un volume d’activité industrielle qui dépasse largement le profil d’un cadre stratégique au siège.
En tant qu’Executive du family investment office, il siège au comité d’investissement de la famille Prabhakaran, lequel détient une participation majeure dans Lloyds Metals and Energy, société cotée à la Bourse de Mumbai. Son portefeuille d’investissement couvre le charbon, le minerai de fer, le cuivre, l’or et le graphite. Il a déjà piloté l’entrée du groupe à Madagascar avant la RDC. Chemaf reste néanmoins sa première opération cuivre-cobalt directe en Afrique.
Son mandat à Chemaf, formulé dans son propre profil officiel: « He leads the Group’s international expansion efforts, with a current focus on building, operationalising, and ramping up Chemaf’s orebody in the DRC. »
Le ton est sobre, l’ambition est explicite. Le cadre opérationnel envoyé est d’exécuter une montée en puissance. Ce n’est pas une visite diplomatique.
IV. Qui est Subramanian Alagappan
Alagappan, directeur général adjoint de Chemaf et Country Head du groupe Thriveni & Lloyds en RDC, est lui aussi ingénieur mécanique. Il totalise vingt-huit ans d’expérience dans les opérations minières, l’exécution de projets et la transformation industrielle, à travers l’Inde, l’Indonésie, la Chine, le Mozambique et désormais la RDC. Avant son déploiement congolais, il a été directeur opérationnel de PT Thriveni Indo Mining pour le Satui Coal Project en Indonésie, puis a piloté le développement et les opérations des mines de charbon de Pakri Barwadih en Inde, avec une capacité annuelle de 20 millions de tonnes. Sur l’ensemble de sa carrière, il a géré des opérations atteignant 70 millions de mètres cubes de matériaux déplacés et 20 millions de tonnes de minerai traité par an. Son passage par le Mozambique mérite d’être signalé : le secteur extractif mozambicain a connu plusieurs cycles de tension communautaire et de remise en question des licences sociales d’exploitation, et le périmètre documenté d’Alagappan inclut explicitement les relations gouvernementales, les autorisations réglementaires, la gestion des partenariats et la licence sociale d’opérer. C’est précisément le sujet qui a valeur de test pour la transition Chemaf, compte tenu des plus de 3 000 arriérés sociaux hérités.
Alagappan dirige par ailleurs Surya Mines SARL, dont le capital est détenu à 80 % par Nexus Holdco, lequel est lui-même contrôlé à 50 % par le groupe Lloyds depuis une opération de prise de participation en numéraire documentée dans la communication officielle de Lloyds de janvier 2026. Surya Mines est active dans le Haut-Katanga, exploite une usine hydrométallurgique à Kitemina avec une capacité installée annoncée annuelle de 30 000 tonnes de cathodes de cuivre et 5 000 tonnes d’hydroxyde de cobalt, et a démarré ses opérations en mars 2026. Elle mène également des activités d’exploration sur 16 concessions minières couvrant environ 1 000 kilomètres carrés dans la région de Likasi.
L’addition est instructive. Chemaf-Étoile produit actuellement environ 20 000 tonnes de cuivre et 4 000 tonnes de cobalt par an. Chemaf-Mutoshi, une fois finalisé, doit ajouter 50 000 tonnes de cuivre et 16 000 tonnes de cobalt. Surya Mines, à pleine montée en puissance, doit apporter 30 000 tonnes de cuivre et 5 000 tonnes de cobalt. Si l’ensemble du programme se réalise, le groupe Lloyds-Thriveni vise une capacité totale d’environ 100 000 tonnes de cuivre et 20 000 tonnes de cobalt par an en RDC. C’est une position parmi les cinq premières du pays hors mineurs chinois.
V. La nouvelle géographie capitalistique
Cinq modèles structurels de capital opèrent simultanément aujourd’hui dans les minéraux critiques congolais. Chacun a sa propre logique de gouvernance, son horizon d’investissement, ses processus de décision.
Le premier modèle, ce sont les majors occidentales cotées en bourse : BHP, Glencore, Rio Tinto et leurs équivalents. Capital diffus, gouvernance corporate transparente, horizons multi-décennaux, exposition à la volatilité boursière, contraintes ESG strictes.
Le deuxième modèle, ce sont les entreprises d’État chinoises : CMOC, Sinohydro, CREC, Zijin, Chengtun, plus récemment Xin Hong Kuang Ye que le ministère des Mines vient de suspendre dans le parc national de la Maiko. Capital étatique chinois, gouvernance opaque, horizons stratégiques alignés avec Beijing, dispositif diplomatique d’appui structuré désormais par les Implementation Regulations de la Loi sur les ressources minérales effective le 15 juin 2026.
Le troisième modèle, ce sont les capitaux émiratis et du Golfe : International Resources Holding et l’écosystème UAE state-adjacent, Falcon Resources et Luna Mining sur les Track B et A des coopérations Émirats-RDC, le réseau Tahnoun avec ses ramifications congolaises. Capital semi-public, gouvernance familiale-étatique mixte, horizons d’investissement souvent agressifs, appétit pour le risque opérationnel élevé.
Le quatrième modèle, ce sont les véhicules institutionnels et de private equity américains : Pax Silica Fund, les structures DFC et EXIM, Critical Metals Corp coté à New York. Capital privé sophistiqué adossé à de la dette publique américaine, gouvernance corporate stricte, horizons cinq à dix ans, capacité diplomatique-commerciale rapprochée du département d’État.
Et désormais le cinquième modèle : conglomérat familial indien. Lloyds Metals and Energy, historiquement producteur de minerai de fer, cotée à la Bourse de Mumbai, et Thriveni Earthmovers, prestataire minier industriel non coté, désormais sous contrôle commun de la famille Prabhakaran à hauteur d’environ 80 % depuis 2025. Capital coté mais familialement contrôlé, gouvernance concentrée, horizons longs, expertise opérationnelle de mise à l’échelle industrielle, capacité à intervenir dans les actifs en difficulté.
Ce cinquième modèle ne figure dans aucun cadre analytique existant sur les minéraux critiques RDC. Ni le Center for Strategic and International Studies, ni Reuters, ni Bloomberg, ni Africa Intelligence ne l’ont nommé comme acteur structurel distinct au niveau pays. Il vient pourtant de prendre le contrôle opérationnel d’un actif copper-cobalt majeur et opère parallèlement une usine hydrométallurgique propre dans le Haut-Katanga. La cartographie analytique a un retard à rattraper.
VI. Les défis qui attendent
La nouvelle direction de Chemaf hérite d’un dossier complexe. La dette du producteur cuivre-cobalt est estimée à près d’un milliard de dollars. Le projet Mutoshi, central dans la thèse économique de la reprise, reste à finaliser. Les arriérés sociaux concernent plus de 3 000 employés et sous-traitants, dans un contexte où la décision n°008/ARSP/DG/2026 signée par Miguel Kashal le 1ᵉʳ juin 2026, deux jours avant son éviction de la direction de l’ARSP, vient d’étendre à l’ensemble des sous-traitants enregistrés, dont les sous-traitants miniers, l’obligation de déclaration systématique des emplois générés. Le timing institutionnel concentre les enjeux.
Sur le plan technique, l’expérience documentée du groupe Lloyds-Thriveni dans le scaling industriel est solide. Doubler la production de fer à Odisha en deux ans constitue une référence opérationnelle réelle. Mais l’hydrométallurgie du cobalt présente une complexité distincte de la métallurgie du fer. Le sulfure de cobalt, l’hydroxyde de cobalt, les processus de séparation chimique, les contraintes environnementales spécifiques au cobalt congolais ne sont pas dans l’expertise historique principale du groupe. Le Wall Street Journal note une expérience de contracting dans le cuivre. Bankable parle d’exposition plus limitée. Les deux observations cohabitent : il y a une compétence en contracting cuivre dans l’histoire du groupe, et il y a une moindre expérience directe en métallurgie du cobalt. La calibration de la prise de risque dépend de la lecture qu’on fait de cet écart.
VII. Le test institutionnel à venir
Chemaf se trouve désormais sous quadruple surveillance institutionnelle. La présidence avait exprimé ses réserves lors de l’opération de reprise. Le Carter Center a posé des conditions explicites pour l’audit des joint-ventures et actifs miniers d’État, lancé par décision du 87ᵉ Conseil des ministres le 24 avril, dont les premières conclusions sont attendues vers le 15 juin. L’Inspection générale des finances a déployé le 4 juin 118 inspecteurs sur près de 200 entités pour la deuxième vague d’audit des revenus miniers de 2026. L’ARSP, dont la dernière décision majeure sous la signature de Miguel Kashal le 1ᵉʳ juin a étendu la déclaration des emplois à l’ensemble de la chaîne sous-traitance, est désormais dirigée par Ted Beleshayi Kasanda depuis le 3 juin. Quatre couches de renforcement institutionnel posées sur un même actif, dans la même fenêtre temporelle. Et deux transitions de direction concomitantes, à Chemaf et à l’ARSP, qui se croisent au moment précis où l’enforcement se redéfinit.
La transition Lloyds-Prabhakaran arrive précisément au moment où le test régulateur s’intensifie, sous une régulation qui change elle-même de visage. Comment Soorya Prabhakaran et Subramanian Alagappan vont-ils naviguer ces quatre couches pendant qu’ils essaient de redémarrer Étoile, finaliser Mutoshi, gérer les arriérés sociaux et faire monter en puissance Surya Mines en parallèle, et tout cela avec un nouvel interlocuteur ARSP qui hérite lui-même de sept dossiers explosifs laissés par son prédécesseur ? La réponse à cette question, observable dans les douze à dix-huit mois qui viennent, fixera un précédent. Pour les autres conglomérats familiaux indiens qui regardent l’opportunité congolaise. Pour les institutions financières internationales qui calibrent leur exposition au cinquième modèle. Pour les autorités congolaises qui ajustent leur posture sur l’arrivée structurelle d’un acteur capitalistique qu’aucune doctrine de coopération internationale n’avait anticipé.
L’organigramme du 8 juin n’est pas un changement de visage à la tête d’une mine en difficulté. C’est la première inscription officielle d’un modèle de capital qui s’installe dans l’économie minière congolaise et qui mérite désormais d’être nommé pour ce qu’il est.



