À Paris, en cette fin 2025 et ce début 2026, un homme comparaît pour complicité de crimes contre l’humanité. Il s’appelle Roger Lumbala, ancien chef du RCD-National. Les faits jugés portent un nom glaçant, « Effacer le tableau », une opération militaire menée dans le Mambasa et l’Ituri entre octobre 2002 et janvier 2003. Lumbala est jugé seul. Mais à chaque audience, un autre nom revient dans la salle, celui d’un homme qui, lui, est aujourd’hui Vice-Premier ministre de la République démocratique du Congo. Jean-Pierre Bemba Gombo.
Le procès Lumbala ne juge pas Bemba. Il rappelle simplement que le passé, en RDC, ne s’efface pas aussi facilement qu’un tableau.
Effacer le tableau, ce que disent les rapports
L’opération « Effacer le tableau » a été menée conjointement par les forces du RCD-N de Roger Lumbala et du MLC de Jean-Pierre Bemba. Selon plusieurs habitants de Mambasa cités dans les comptes rendus du procès parisien, les troupes du MLC ne sont arrivées qu’en seconde phase, en renfort des hommes de Lumbala. La direction opérationnelle revenait au RCD-N.
Ce que les enquêtes ont documenté est accablant. Le Rapport Mapping des Nations unies, Human Rights Watch dans « Ituri, couvert de sang » et Minority Rights Group dans ses travaux sur la région décrivent une campagne de terreur planifiée, des massacres, des viols, des disparitions forcées et, faits parmi les plus glaçants, des actes de cannibalisme. Les Pygmées Bambuti, accusés de collusion avec l’ennemi, ont été chassés, tués, parfois mangés. Minority Rights Group estime que le ciblage spécifique des Bambuti pourrait soutenir une éventuelle poursuite pour génocide. La formule est importante. Il s’agit d’une qualification possible avancée par une organisation de droits humains, pas d’une condamnation prononcée par un tribunal.
Les chiffres réclament la même prudence. Une fourchette de 60 000 à 70 000 personnes, présentée comme une part importante de la population pygmée de l’est, circule depuis des années. Elle renvoie à l’ampleur de la population affectée et déplacée, pas à un décompte de morts certifié. Aucune juridiction n’a établi un tel bilan, et il serait malhonnête de le présenter comme un fait gravé dans le marbre.
Un point juridique, enfin, doit être posé clairement. La Cour pénale internationale n’a jamais inculpé Jean-Pierre Bemba pour les crimes commis en Ituri. Sa responsabilité dans « Effacer le tableau » relève de rapports documentés et, désormais, du contexte d’un procès qui vise un autre homme. Pas d’une décision de justice le concernant.
La Centrafrique, condamné puis acquitté
C’est ailleurs que la justice internationale a poursuivi Bemba. Entre 2002 et 2003, les troupes du MLC envoyées en République centrafricaine pour soutenir le président Ange-Félix Patassé ont été accusées de meurtres, de viols systématiques et de pillages. La CPI a condamné Bemba en première instance en 2016 à dix-huit ans de prison, au titre de la responsabilité du chef militaire.
Puis, en 2018, la chambre d’appel l’a acquitté. C’est un fait, et il doit être dit sans détour, parce qu’il pèse lourd. L’arrêt d’appel a estimé que Bemba ne pouvait être tenu pénalement responsable, comme commandant à distance, de l’ensemble des actes retenus, et a relevé des erreurs dans l’appréciation des preuves et l’étendue des charges. Présenter cet acquittement comme une simple pirouette de procédure est une lecture, défendable mais partiale. La vérité judiciaire, celle qui fait foi, est que Bemba a été acquitté des crimes de Centrafrique.
Reste une condamnation qui, elle, tient toujours. Dans une affaire distincte, la CPI a reconnu Bemba coupable de subornation de témoins, c’est-à-dire d’atteintes à l’administration de la justice, pour avoir cherché à influencer des témoins de son procès. Sur ce terrain précis, il n’y a pas d’acquittement. Il y a une condamnation.
Un héritier qui a choisi les armes
Pour comprendre la trajectoire, il faut remonter au père. Jeannot Bemba Saolona fut l’un des hommes d’affaires les plus puissants de l’ère zaïroise, proche de Mobutu, ministre de l’Économie, bâtisseur du groupe SCIBE actif dans le transport aérien, le négoce et le café. Le fils hérite d’un capital rare, un nom, un réseau, une formation européenne à l’ICHEC de Bruxelles.
De ce capital, Jean-Pierre Bemba fait un autre usage que son père. En 1998, il fonde le Mouvement de Libération du Congo et s’engage dans la rébellion armée, avec l’appui de l’Ouganda, pendant la Deuxième Guerre du Congo. Le MLC occupe militairement une large part du nord du pays. La trajectoire d’entrepreneur respecté que le patrimoine familial rendait possible cède la place à celle du chef de guerre. C’est un choix, et il a un coût, pour le pays comme pour la réputation de l’homme.
Reste la question que nul ne lui a jamais fait trancher. Comment un homme à qui tout souriait, un nom, une fortune, un réseau, une éducation, en vient à prendre les armes contre son propre peuple, pour des raisons qu’il n’a jamais avouées ? Cette question, il a passé un quart de siècle à l’éviter. Elle attend toujours sa réponse.
2006, la défaite qu’il n’a pas digérée
En 2006, Bemba affronte Joseph Kabila au second tour de la présidentielle et perd. Il conteste. En mars 2007, ses gardes armés et l’armée régulière s’affrontent en pleine capitale. Les combats de rue font, selon les estimations rapportées à l’époque, plusieurs centaines de morts, en grande majorité des civils. Bemba quitte ensuite le pays, avant son arrestation à Bruxelles en 2008 sur mandat de la CPI.
Cette séquence dit quelque chose de constant chez lui. Le rapport à la défaite. La difficulté à concéder. La tentation de l’épreuve de force quand les urnes ne donnent pas raison.
Le retour, sans un mot de regret
Depuis juin 2024, Jean-Pierre Bemba est de retour au sommet de l’État, Vice-Premier Ministre chargé des Transports, des Voies de communication et du Désenclavement, fonction à laquelle il a été reconduit dans le gouvernement Suminwa II en août 2025. Auparavant, de 2023 à 2024, il avait occupé le portefeuille de la Défense.
Ce retour aurait pu s’accompagner d’un geste. Une parole aux victimes, une reconnaissance, même prudente, du sang versé par des troupes qu’il commandait. Il n’en a rien été. Bemba se présente en victime de la justice internationale et avance comme si le passé était soldé. Aucune excuse, aucune reconnaissance de responsabilité morale.
C’est peut-être là le vrai sujet. Non pas ce qu’un tribunal a retenu ou écarté, mais ce qu’un responsable politique doit à un pays meurtri. En RDC, où le pardon est une valeur ancienne, le silence des puissants face aux victimes a un nom. L’impunité. Et tant que ce silence dure, le tableau, lui, ne s’efface pas.



