Le 26 juin 2026, lors du 93e Conseil des ministres ordinaire, le Président Félix Tshisekedi a constaté lui-même que le Fonds de Promotion de l’Industrie porte plus de 500 créances échues et impayées, pour un encours supérieur à 300 millions USD. Il a ordonné aux ministres de l’Industrie et de la Justice d’élaborer un plan renforcé de recouvrement. Objectif affiché : recycler chaque dollar récupéré dans l’industrialisation congolaise.
Ce n’est pas la première fois qu’on dit ça au FPI.
Le 11 août 2025, jour même de sa prise de fonctions, le nouveau directeur général Hervé Claude Ntumba Batukonke avait déclaré devant les cadres de l’institution : « Toutes les créances, sans exception, seront méticuleusement recensées et recouvrées. » Le 10 avril 2026, huit mois plus tard, c’est le FPI lui-même qui réclamait l’appui du gouvernement pour recouvrer la même créance de 300 millions USD, demande relayée au Conseil des ministres par le ministre de l’Industrie ad interim Justin Kalumba, son ministère proposant un audit du portefeuille.
Et ce n’est pas un dossier de dix mois. En mars 2020, le ministre de l’Industrie de l’époque, Julien Paluku, évoquait déjà environ 150 millions USD à récupérer auprès des débiteurs du FPI, ultimatum de 48 heures à l’appui.
Six ans d’injonctions. Un encours qui a doublé : 150 millions en 2020, plus de 300 millions en 2026.
C’est dans ce contexte que Congo Herald publie la première Notation du Fonds de Promotion de l’Industrie, troisième volet de notre série sur les établissements publics financiers congolais, après la Notation de l’ARSP (D, juin 2026) et la Lecture-Notation des ordonnances présidentielles sur les établissements publics (9/20, juin 2026). Cinq critères. Des données publiques vérifiées. Une note de A à F.
Critère 1 : Gouvernance et Indépendance. Note D
Le FPI est dirigé depuis le 11 août 2025 par Hervé Claude Ntumba Batukonke, ancien fonctionnaire de la Banque mondiale à Washington, chargé des décaissements pour plusieurs pays africains. Diplômé de l’Université de Pretoria et du département de la trésorerie de la Banque mondiale, désigné par ordonnance présidentielle fin juillet 2025. Le profil technique est réel.
La question n’est pas le profil. C’est la structure.
Le FPI est placé sous double tutelle statutaire, celle du Ministère de l’Industrie et celle du Ministère du Portefeuille, chacun intervenant dans sa sphère d’attributions. Au moment de cette notation, la tutelle industrielle est exercée par un ministre ad interim, Justin Kalumba. La Présidente du Conseil d’Administration, Vicky Katumwa Mukalayi, sénatrice élue de la province du Tanganyika, a été reconduite à ce poste en juillet 2025. Elle présidait déjà le CA sous la direction précédente. Deux Directeurs Généraux se sont succédé. La même présidente politique est restée.
Les commissaires aux comptes sont nommés discrétionnairement par la tutelle, sans pare-feu documenté entre gouvernance politique et gouvernance financière.
Plus structurel encore : le Plan Triennal 2026-2028 a été rédigé en atelier en août-septembre 2025, trois mois avant la signature de l’US-RDC SPA le 4 décembre 2025. L’outil de planification du FPI pour les trois prochaines années ne tient pas compte du cadre qui redéfinit le plus profondément l’industrialisation congolaise depuis des décennies. Sa date d’adoption officielle par le CA n’est pas publique. Son contenu non plus.
Sollicité par Congo Herald, le FPI n’avait pas répondu à l’heure de publication.
Note : D
Critère 2 : Traçabilité des Flux. Note D-
La ressource principale du FPI est la Taxe de Promotion de l’Industrie : 2% sur le prix de revient de la production locale, et 2% sur la valeur CIF majorée des droits de douane pour les biens importés. Budget 2025 assigné : 593 millions USD à mobiliser.
Les données financières publiques les plus récentes remontent à 2023. La rétrospective de cette année-là, seul document accessible sur fpi-rdc.cd, avance des chiffres de performance : 80 projets financés, 115,6 millions USD décaissés, augmentation de 129,6% par rapport à 2022. Ces données émanent de la direction sortante, publiées sur le site institutionnel qu’elle contrôlait.
Elles ne sont corroborées par aucun organe de contrôle externe dont les conclusions sont publiquement accessibles. Gecamines, MIBA, SODIMICO, REGIDESO, SNCC, tous ont un rapport IGF ou des états financiers publiés sur csp.cd. Le FPI n’apparaît dans aucun des 14 rapports publics de l’IGF, dans aucun état financier du CSP, et sa propre page « Rapports Annuels » affiche : « Information à compléter par la sous-commission contenu. »
La liste des 500 débiteurs n’est pas publique. L’identité des plus gros impayés n’a jamais été rendue publique par aucune des injonctions successives de recouvrement depuis 2020.
Des démarches existent, il faut le dire. Le FPI a saisi les juridictions compétentes, une démarche que le Président lui-même a saluée le 26 juin. Un cabinet d’audit, KPMG RDC, a été mandaté le 2 avril 2026 pour assainir le portefeuille de prêts, d’un montant de 138 729 USD hors taxes. Détail qui en dit long sur le tempo institutionnel : l’offre de KPMG était datée du 6 mars 2024. La procédure de passation a pris deux ans, pour un chantier présenté comme urgent depuis 2020. Et aucun résultat de recouvrement n’a été publié à ce jour. Le stock, lui, n’a pas baissé.
Le contraste est arithmétique. En 2023, le FPI a recouvré FC 37 milliards de remboursements de prêts, moins de 20 millions USD. L’encours impayé dépasse 300 millions USD. Le taux de recouvrement annuel sur le stock en souffrance tourne autour de 5%. À ce rythme, sans aucun nouveau prêt défaillant, il faudrait plus de quinze ans pour résorber l’existant.
Le FPI vient de lancer un ERP, présenté comme une première dans les entreprises publiques congolaises. Ce qui signifie que jusqu’à ce lancement, le suivi des prêts se faisait sans système intégré.
On tarifie le silence. Absence de données vérifiables : sanction automatique.
Note : D-
Critère 3 : Performance et Impact. Note D+
En 2023, selon les chiffres autodéclarés de la direction sortante, le FPI aurait financé 80 projets pour 115,6 millions USD, contre 50 millions en 2022. C’est le meilleur résultat affiché de l’institution depuis des années, et il faut le dire avec la précision qui s’impose : aucun auditeur externe n’a vérifié ces chiffres.
Ce qu’on peut vérifier : le portefeuille de ces projets. Boulangeries. Fermes avicoles. Ateliers de confection. Unités d’emballage. Port sec à Likasi. Recyclage d’huiles usées à Lubumbashi.
Des projets utiles pour leurs promoteurs. Des projets qui n’ont aucun rapport avec les « chaînes de valeur des batteries », les « minerais critiques transformés localement » et le « positionnement de la RDC comme acteur industriel stratégique de la transition énergétique mondiale » que Tshisekedi défendait à Cape Town en février 2026, devant le corps diplomatique le 31 janvier, et à la conférence de presse du 6 mai.
Une part de l’encours impayé mérite une nuance. Lors de ses missions d’évaluation dans le Grand Kivu, la direction du FPI a elle-même constaté que la résurgence du M23 affectait lourdement les recettes et la capacité de remboursement des projets financés dans l’Est. Une partie des créances en souffrance ne relève donc pas de la mauvaise gestion ni de la capture, mais de l’effondrement sécuritaire de zones entières où le remboursement est devenu impossible. Cette part reste impossible à quantifier publiquement, faute de ventilation des créances.
Le DGA Blaise Mastaky a dit à la DRC Mining Week en juin 2026 : « Il est difficile de parler d’industrialisation sans parler d’énergie. » Juste. Le FPI finance actuellement des centrales hydroélectriques de Tshibasa, de Tshipuka et de la chute de Mbombo. Signal positif de montée en gamme, réel mais marginal dans le portefeuille global.
Mais le plafond d’intervention statutaire du FPI est fixé à 500 000 USD par PME. Un projet de transformation de cobalt ou de cuivre à l’échelle industrielle nécessite plusieurs dizaines de millions d’USD minimum. Le gap entre le plafond légal et les ambitions affichées n’est pas un problème de volonté. C’est un problème d’architecture.
Note : D+
Critère 4 : Solidité du Cadre Légal. Note C-
Le cadre juridique du FPI est son actif le plus solide. Créé par l’Ordonnance-Loi n° 89-171 du 7 août 1989, transformé en établissement public par le Décret n° 09/64 du 3 décembre 2009, régi par la Loi n° 08/009 du 7 juillet 2008 sur les établissements publics, le FPI dispose d’une personnalité juridique établie et d’un mandat clairement défini.
La Loi sur le Privilège du Trésor, promulguée le 28 juin 2023, lui a donné des moyens de contrainte comparables à ceux de la DGDA et de la DGI vis-à-vis des débiteurs récalcitrants. En juin 2026, le FPI a formé ses premiers agents en qualité d’officiers de police judiciaire à compétence restreinte, formation assurée du 8 au 24 juin par l’INAFORJ et ouverte par le ministre d’État à la Justice Guillaume Ngefa. Première application opérationnelle documentée de cette loi, trois ans après sa promulgation.
La loi est sur le papier depuis trois ans. La créance, elle, a doublé depuis 2020.
Le cadre prévoit aussi un Collège des Commissaires aux Comptes chargé de contrôler les opérations financières du Fonds et de remettre un rapport annuel au ministre de tutelle. Ce mécanisme de contrôle existe sur le papier. Aucun de ces rapports n’est public.
Deux limites structurelles persistent. Le plafond de 500 000 USD par PME a été conçu pour promouvoir les petites industries locales dans les années 1980. Il n’a pas été révisé pour répondre aux ambitions d’une politique de transformation des minerais critiques dans le cadre d’un partenariat stratégique avec les États-Unis. Et le Plan Triennal 2026-2028 a été rédigé avant le SPA. L’outil de planification ne tient pas compte du cadre juridique qui redéfinit l’industrialisation congolaise.
Note : C-
Critère 5 : Risque de Capture. Note D
Le 24 juin 2026, deux jours avant l’ordre présidentiel de recouvrement, le FPI a reçu André Nyembwe Musungaie, directeur de cabinet de la présidence pour les questions économiques, et Serge Mulumba Katchy, coordinateur de la Réserve Stratégique Générale. Objet : la RSG sollicite un crédit FPI pour le stockage de carburants et la transformation de produits agricoles.
La Réserve Stratégique Générale est une structure rattachée à la présidence de la République. Elle demande un crédit à un établissement public dont le DG est nommé par ordonnance présidentielle, dont la PCA est une sénatrice de la majorité, et dont le gouvernement vient d’ordonner le plan de recouvrement deux jours plus tard.
Ce n’est pas une accusation de détournement. C’est une architecture de proximité entre le pouvoir exécutif et un établissement public censé arbitrer ses crédits sur des critères de rentabilité.
On pose la question que personne ne pose : si le FPI accorde ce crédit à la RSG, qui évalue l’éligibilité du projet ? Qui fixe les garanties ? Qui suit le remboursement ? Et si la RSG ne rembourse pas, son nom figurera-t-il dans la prochaine liste publique des débiteurs ?
La liste qui, rappelons-le, n’a jamais été publiée.
Note : D
Tableau Récapitulatif
| Critère | Pondération | Note |
|---|---|---|
| Gouvernance et Indépendance | 25% | D |
| Traçabilité des Flux | 25% | D- |
| Performance et Impact | 20% | D+ |
| Solidité du Cadre Légal | 15% | C- |
| Risque de Capture | 15% | D |
| Notation Congo Herald 2026 : FPI | D |
Pourquoi D et pas E ?
Trois actifs tirent la note vers le haut. Le cadre juridique est solide, avec des outils légaux réels depuis 2023 et une première application opérationnelle en juin 2026. Le bilan de décaissement 2023, même non audité, montre une capacité opérationnelle affichée. Et le profil du nouveau DG, technocrate de la Banque mondiale avec une expérience réelle en gestion de portefeuille pour plusieurs pays africains, correspond à ce dont l’institution a besoin pour sa transformation.
Ce qui empêche la note supérieure : aucune donnée vérifiable publiée par un organe de contrôle indépendant, un encours de créances qui a doublé depuis 2020 sans qu’aucun résultat de recouvrement ne soit publié, une architecture de gouvernance à portée directe du pouvoir exécutif, et un plan triennal conçu sans le cadre qui redéfinit tout.
Le D signifie : les outils existent. Les démarches sont engagées. Les résultats ne sont pas publiés. Et personne, au-delà du FPI lui-même, ne peut vérifier ce qui l’est.
Les Questions que Cette Notation Laisse Ouvertes
Qui sont les 500 débiteurs ? Quelle part de l’encours relève de projets effondrés dans les zones de conflit de l’Est, et quelle part relève de défaillances de gestion ou de crédits politiquement orientés ? Pourquoi l’encours a-t-il doublé entre 2020 et 2026 malgré les ultimatums ministériels ? Les conclusions de la mission KPMG sur l’assainissement du portefeuille seront-elles publiées ? Le FPI a-t-il engagé des poursuites via la Loi sur le Privilège du Trésor de 2023, et pour quels montants ? Les rapports du Collège des Commissaires aux Comptes pour 2023 et 2024 ont-ils été transmis à la tutelle, et seront-ils rendus publics ? Quels taux d’intérêt le FPI pratique-t-il réellement, et ces conditions créent-elles une rente d’accès au crédit subventionné ? Le crédit demandé par la Réserve Stratégique Générale sera-t-il soumis aux mêmes critères d’éligibilité que n’importe quelle PME congolaise ? Et la question qui surplombe toutes les autres : avec un plafond de 500 000 USD par projet et un portefeuille dominé par les boulangeries et les fermes avicoles, le FPI est-il institutionnellement configuré pour devenir ce que Tshisekedi lui demande d’être en 2026 ?
La Notation Congo Herald est une évaluation indépendante de Niveau 3, appliquée aux établissements publics de financement, sur cinq critères pondérés : Gouvernance et Indépendance (25%), Traçabilité des Flux (25%), Performance et Impact (20%), Solidité du Cadre Légal (15%), Risque de Capture (15%). Elle s’appuie exclusivement sur des données publiques vérifiées et s’inscrit dans le cadre des Principes de l’OCDE sur la gouvernance des entreprises publiques (édition 2024) et des Santiago Principles applicables aux fonds souverains et fonds de développement. Toute entité notée dispose d’un droit de réponse auprès de la rédaction. Prochaines notations Niveau 3 : FOMIN et FOGEC, juillet 2026.
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