Tout est parti d’un soignant. Le cas index probable de cette épidémie était un agent de santé tombé malade à Bunia le 24 avril, mort le 27, dont le corps a été transporté vers la ville minière de Mongbwalu et enterré sans aucune précaution. Un proche a présenté les mêmes symptômes et est mort le lendemain. Un soignant, une mine, un enterrement non sécurisé : les trois fils de toute la tragédie nouée dès la première tombe.
Au cimetière de Nyamurongo, le plus grand de Bunia, on a depuis cessé de compter en additions et on compte en soustractions. Avant, trois ou quatre corps par jour. Aujourd’hui, six, sept, presque dix, confie le responsable adjoint des lieux. La dernière ambulance vient de déposer le cercueil d’un chercheur d’or de cinquante ans. Entré au Centre de traitement Ebola un jeudi, mort le lendemain.
Posons les faits sans ménager personne. Au 25 juin, le ministre de la Santé publique, le Dr Samuel Roger Kamba, fait état de plus de 1 100 cas confirmés et 277 morts, létalité autour de 26 %, l’Ituri concentrant 95 % des cas selon MSF. Au 22 juin, l’OMS dénombrait 1 048 cas confirmés en laboratoire et 267 décès. Les deux décomptes sont justes, à des dates différentes. Urgence de santé publique de portée internationale déclarée le 17 mai. La transmission s’accélère. La méfiance des populations est réelle aussi, et rationnelle. La combinaison des deux tue.
La réalité médicale, sans euphémisme
Pour la souche Bundibugyo, il n’existe à ce jour aucun vaccin homologué ni traitement antiviral spécifique. Le vaccin Ervebo et le traitement Ebanga ont été développés contre l’Ebola Zaïre, dont Bundibugyo est génétiquement distinct. On ne transpose pas un vaccin d’une souche à l’autre comme une pièce détachée. L’OMS situe la létalité historique de cette souche entre 30 et 50 %. La médecine, aujourd’hui à Bunia, ne peut offrir que des soins de support.
C’est ici que le mensonge par omission s’installe. Quand on dit « venez au centre de traitement » et qu’il n’y a pas de traitement, on creuse un gouffre entre le mot et la chose. Le chercheur d’or de Nyamurongo en est ressorti dans un cercueil en vingt-quatre heures. Pour les autorités, c’est un cas arrivé trop tard. Pour le quartier, c’est une démonstration. La population pose la seule question logique : si vous ne pouvez pas me soigner, pourquoi tenez-vous tant à m’enfermer ? La réponse honnête, l’isolement ne te sauve pas, toi, mais protège les tiens, n’est presque jamais formulée. Le silence sur cette vérité difficile est le terreau de toutes les rumeurs.
Ce que la science a déjà mesuré
Ce qui se passe en Ituri n’est ni nouveau ni mystérieux. En 2019, une étude de Vinck et ses collègues parue dans The Lancet Infectious Diseases, menée sur 961 habitants du Nord-Kivu en pleine épidémie de 2018, a chiffré la fracture que la riposte redécouvre comme une surprise. Un quart, 25,5 %, croyait que l’épidémie n’était pas réelle. Un tiers, 33 %, qu’elle avait été fabriquée pour de l’argent. Et le chiffre qui transforme l’opinion en cadavres : ceux qui croyaient qu’Ebola n’existe pas étaient quinze fois moins susceptibles de chercher des soins.
La conclusion des chercheurs est une gifle : auprès de populations qui ont appris à se méfier de l’autorité, la manière dont le message est transmis et la personne qui le transmet comptent autant que le contenu. Autant que le contenu. On peut avoir scientifiquement raison sur le virus et échouer totalement, parce que la bouche qui parle est une bouche que personne ne croit. En 2019, deux centres de MSF furent incendiés. Sept ans plus tard, les tentes brûlent toujours. La science avait prévenu. On a réimprimé les mêmes affiches.
La faim, ce vecteur que personne ne soigne
Selon le Programme alimentaire mondial, 8,7 millions de personnes, 40 % de la population analysée en Ituri, au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, font face à une insécurité alimentaire aiguë. La fermeture des frontières, mesure sanitaire en apparence logique, a désorganisé les marchés de tout l’Est. Pour le creuseur, le pêcheur, la commerçante du lac Albert, Ebola se traduit d’abord par une certitude : on ne peut plus travailler, on ne peut plus manger. Un homme qui doit choisir entre la quarantaine et nourrir ses enfants n’est pas un complotiste. C’est un père. Il choisira presque toujours la mine plutôt que le CTE.
Les trois fautes
La faute de l’État est première, et la cause des deux autres. La défiance se construit sur trente ans. L’Est a appris, de Beni à la chute de Goma et de Bukavu, qu’on peut y mourir par milliers dans l’indifférence de Kinshasa. L’État y est synonyme d’absence quand il faut protéger, et de présence soudaine, motorisée, financée, quand arrive une crise sanitaire à gérer avec des partenaires internationaux. La rumeur de « l’Ebola business » n’est pas une bêtise, c’est l’application à la santé d’un théorème vérifié pendant trois décennies.
L’escalade de la fin juin le confirme. Le 24 juin, l’arrêté ministériel n°1250, signé du Dr Kamba, entérine un dispositif déjà prévu par le plan « Une Santé » : observation de vingt et un jours pour les contacts et les soignants revenant des zones affectées, et obligation, pour quiconque a séjourné dans une province touchée, d’attendre vingt et un jours hors de cette province avant tout voyage. Le 25, le président Tshisekedi réunit en urgence la Task Force et arrête des mesures drastiques, dont le déploiement renforcé de la Police nationale autour des foyers. Pour le citoyen de Bunia, la séquence dit tout : l’État se déplace vite, au plus haut niveau, motorisé et accompagné de policiers, le jour où le virus prend l’avion pour Paris. La même énergie n’a jamais entouré les centres de traitement quand il s’agissait seulement de soigner des Congolais.
La faute des bailleurs vient ensuite, et le cas français l’éclaire. Un médecin de l’ONG ALIMA a exercé du 22 mai au 19 juin au centre de traitement de Rwampara, en Ituri, a transité par Kinshasa, puis a embarqué pour la France le 23 juin, dans la période où une observation de vingt et un jours aurait dû le retenir. Honnêteté nécessaire : le gouvernement précise qu’il était asymptomatique tout au long du trajet, donc non contagieux à bord. Les passagers n’ont pas été exposés. La faille n’est pas une contagion en cabine, c’est qu’une personne soumise à observation a pu quitter le territoire avant son terme. La question est systémique : le dispositif censé retenir les intervenants revenant des zones affectées a laissé partir l’un d’eux par un vol de ligne.
La faute des populations existe enfin. Refuser le traçage propage le virus. Reprendre un cercueil de force, c’est manipuler un corps au stade le plus contagieux. Brûler une tente, c’est offrir au Bundibugyo le vide sanitaire dont il a besoin. La défiance est rationnelle dans ses causes. Elle est meurtrière dans ses effets. Les deux propositions sont vraies en même temps, et c’est exactement ce que ni le discours d’État ni le discours militant ne veulent entendre.
L’asymétrie que le cas de Paris rend visible
Quand un seul cas, asymptomatique au moment de son voyage, est détecté à Paris, la machine s’enclenche en quelques heures : chambre à pression négative, liste de passagers Air France, agence régionale de santé, contacts identifiés, déclaration de la ministre française de la Santé au journal de 20 h. Pendant ce temps, à Bunia, MSF déclare que personne ne connaît l’ampleur réelle de l’épidémie, et les corps arrivent au cimetière plus vite qu’on ne creuse les tombes. La même maladie déclenche, au nord, une mobilisation de précision, et au sud, un comptage approximatif des cadavres. Ce n’est pas la faute de la France, qui fait ce qu’il faut. C’est la photographie d’un monde où la vie congolaise et la vie européenne ne pèsent pas le même poids dans la balance de l’alerte. Le citoyen de Bunia a parfaitement compris dans quelle moitié du monde il vit. Sa défiance n’est pas de l’ignorance, c’est une lucidité qu’on refuse de lui reconnaître.
Ce qui marche
La sortie est dans la littérature. Dire la vérité médicale en entier, y compris l’absence de remède, parce qu’un mensonge rassurant détruit plus de confiance qu’une vérité dure. Passer par les chefs coutumiers et les relais locaux plutôt que par des étrangers en scaphandre. Nourrir les familles confinées avant de fermer les frontières. Négocier des enterrements à la fois dignes et sûrs, méthode que Muyembe applique depuis Kikwit en 1995. Et exiger des bailleurs qu’ils financent des relations qui durent au-delà du pic.
En dernière analyse
Le Bundibugyo tuera en Ituri aussi longtemps qu’il y trouvera des chaînes de transmission ouvertes. Et ces chaînes resteront ouvertes tant que la riposte croira que son problème est un déficit d’information. Le problème n’a jamais été l’information. La preuve est dans une revue scientifique depuis 2019 : le problème est la confiance, et la confiance ne se télécharge pas dans un communiqué. On a mesuré la fracture, on l’a publiée, puis on a refait à l’identique ce qui avait déjà échoué, et on s’étonne que les corps s’entassent à Nyamurongo.
La diffusion, elle, ne s’arrête pas aux frontières du déni. Une modélisation de l’OMS publiée cette semaine dans The Lancet Infectious Diseases confirme que la transmission a déjà franchi la frontière ougandaise et place le Soudan du Sud sous risque élevé d’importation. Le cas exporté à Paris n’est donc pas une anomalie isolée, mais un point de plus sur une carte de diffusion déjà active. Un virus qui « ne menace que l’Est lointain » est un virus dans un avion, et dans un camion, et sur une piste vers Entebbe. La fracture entre Bunia et Paris n’est pas une frontière, c’est un siège en classe économique. Tant que l’État congolais n’apparaîtra à l’Est que sous la forme du cercueil et du bailleur, la défiance restera, le virus circulera, et il continuera, de temps en temps, de prendre l’avion.
Ce sujet touche à des questions de santé. Dans les zones concernées, les structures de l’INRB, de l’OMS et du Ministère de la Santé publique demeurent les points de contact officiels de la riposte.
Sources : communiqué du Gouvernement de la RDC du 24 juin 2026 ; Arrêté ministériel n°1250/CAB/MIN/SPHPS du 24 juin 2026 ; point du ministre de la Santé publique et réunion de la Task Force nationale du 25 juin 2026 ; étude de modélisation OMS, The Lancet Infectious Diseases, 2026 ; Vinck et al., The Lancet Infectious Diseases, 2019 ; Programme alimentaire mondial ; MSF.



