La plainte déposée mercredi 16 juillet par l’Alliance des autorités traditionnelles et coutumières du Grand Congo (AATCC) contre la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l’Église du Christ au Congo (ECC) révèle une dérive inquiétante. Derrière la façade pieuse de ces institutions religieuses se cache une machine de pouvoir qui a progressivement phagocyté les prérogatives constitutionnelles de l’État congolais.
L’usurpation constitutionnelle : Un crime en soutane
Emmanuel Lemba-Lemba, président de l’AATCC, ne mâche pas ses mots. En déposant cette plainte au parquet près la Cour de cassation de Kinshasa, il dénonce une « violation flagrante » de la Constitution par ces confessions religieuses. L’article 207, alinéa 4, confère exclusivement aux autorités coutumières le devoir de promouvoir l’unité et la cohésion nationales. Mais la CENCO et l’ECC ont décidé d’en faire fi, s’arrogeant un rôle qui ne leur appartient pas.
Ces institutions religieuses ont outrepassé leurs prérogatives en initiant des consultations avec des autorités politiques, des acteurs étrangers et même des groupes rebelles dans le cadre de leurs prétendues missions de paix. Une diplomatie parallèle qui transforme ces clercs en négociateurs officieux, échappant à tout contrôle démocratique. La CENCO s’est ainsi muée en conseiller officieux du gouvernement lors de négociations sensibles, s’arrogeant une légitimité sans transparence.
Le silence qui tue : Complicité dans l’ombre
Plus troublant encore, cette posture de médiateur cache un mutisme stratégique révélateur. Lors des offensives du M23, des massacres à Beni ou des déplacements de populations orchestrés, la CENCO s’est contentée de dénonciations générales, soigneusement édulcorées. Pas un mot sur les connivences internes au pouvoir, pas une ligne sur le rôle du Rwanda, ni sur les milices hybrides tolérées par l’armée régulière.
Ce silence assourdissant s’accompagne d’un appel permanent à la paix, à la patience, au dialogue — sans jamais désigner les vrais responsables. La CENCO évite soigneusement d’évoquer l’enjeu géoéconomique : les intérêts congolais bradés, les complicités militaires dans l’exploitation des ressources, ou le rôle trouble de certains partenaires religieux et diplomatiques étrangers. Une neutralité aussi pieuse soit-elle qui a un coût : celui du statu quo.
L’État dans l’État : Une machine de contrôle
Avec plus de 40 000 écoles, une centaine d’hôpitaux et un embryon de réseau de renseignement local, la CENCO fonctionne comme un véritable État parallèle. Elle gère des budgets colossaux et des partenariats souvent opaques avec des ONG internationales, entreprises privées et bailleurs étrangers, sans obligation envers l’État congolais. Ce double système de financement lui assure une autonomie structurelle et politique dangereuse pour la démocratie.
Cette infrastructure tentaculaire permet à la CENCO de combler les vides institutionnels… à sa manière et selon son agenda. Une mainmise sur des secteurs stratégiques qui échappe à tout contrôle démocratique, transformant cette institution religieuse en puissance politique de fait.
L’évangile de la soumission : Formatage des consciences
La rhétorique morale de la CENCO se nourrit d’allusions bibliques détournées de leur sens originel. Tout comme les Béatitudes enseignent « heureux les faibles de cœur », la CENCO loue la patience dans l’oppression. Un sermon quotidien contre la révolte, une mise en posture d’humilité et de renoncement qui maintient les Congolais dans la résignation.
Cette manipulation spirituelle transforme la libération spirituelle en acceptation politique. Les sujets sensibles tels que la contraception, la laïcité ou l’engagement politique des jeunes sont régulièrement discrédités comme « contraires à la loi divine ». La diffusion de projets sur la planification familiale est systématiquement décriée, interdisant toute éducation reproductive. Les programmes de citoyenneté civique se heurtent aux homélies « anti-séculières ».
Au nom de la pureté religieuse, la CENCO fixe les limites de la pensée politique, étouffant toute émancipation intellectuelle et alternative sociale. Une criminalisation des idées progressistes qui maintient le peuple dans l’obscurantisme.
Les « pères de conscience » : Gardiens de l’ordre établi
Les évêques sont devenus des arbitres moraux incontournables, là où l’État est discrédité. Ils renvoient la population vers des discours de « changement intérieur », résistants aux révolutions structurelles. Convertir, oui — mais pas à l’émancipation collective. La CENCO exige le consensus, pas la contestation. Elle est bien la gardienne d’un ordre convenable, un redoutable conservatisme déguisé en morale chrétienne.
Cette hégémonie invisible des « pères de conscience » a façonné un peuple sage mais obéissant, dévoué mais anesthésié. Servir le divin ? Peut-être. Permettre les chocs citoyens ? Jamais. Tant qu’elle refusera d’assumer son poids — et d’accueillir les fissures du système — elle restera un pilier du statu quo, un frein chrétien à la modernité congolaise.
L’heure des comptes a sonné
La plainte de l’AATCC sonne comme un réveil brutal. Elle révèle comment la CENCO a progressivement dépassé son rôle spirituel pour s’arroger des prérogatives constitutionnelles qui ne lui appartiennent pas. En usurpant le pouvoir coutumier et en maintenant les Congolais sous un contrôle spirituel détourné, cette institution religieuse serait devenue, selon les autorités traditionnelles, un frein à l’émancipation collective et à la modernité congolaise.
L’AATCC sollicite l’ouverture d’un dossier judiciaire « afin d’établir les responsabilités et de rétablir l’ordre constitutionnel ». Une action courageuse qui pourrait redéfinir les rapports entre autorités coutumières et institutions religieuses en République démocratique du Congo. Il était temps que quelqu’un dise stop à cette dérive autoritaire en soutane.
Tant que les fidèles accepteront cette sainte neutralité, le réveil citoyen restera confiné aux marges… loin, bien loin des autels de la conscience. La CENCO a le choix : redevenir une Église au service du peuple ou continuer à être une Église au service du pouvoir. L’avenir du Congo pourrait bien en dépendre.



