Kinshasa, 5 février 2026. Les chiffres tombent du Fonds Monétaire International et ils sont exceptionnels. La croissance du PIB réel a atteint 6,1 % en 2024 et devrait se maintenir au-dessus de 5 % pour 2025 et 2026, portée par le secteur extractif malgré le conflit qui ronge l’Est du pays.
L’inflation a été écrasée à des niveaux historiquement bas, oscillant entre 2,2 et 2,5 % fin 2025. Le budget national pour 2026 grimpe à 54 000 milliards de francs congolais, soit environ 22 milliards de dollars américains. Grand Inga III est officiellement programmé pour sa phase de lancement entre 2027 et 2032, promettant jusqu’à 42 gigawatts de capacité.
Le Corridor de Lobito se modernise avec plusieurs milliards de dollars d’investissements américains et européens. Le Port de Banana sort progressivement de terre. Les accords stratégiques avec les États-Unis, le Qatar et l’Arabie saoudite s’accumulent sur les bureaux ministériels.
Sur le papier, la République Démocratique du Congo est à l’aube d’un boom sans précédent depuis son indépendance.
Mais voici la vérité dérangeante que personne n’ose formuler publiquement. Nous allons probablement tout faire foirer.
Pas par manque de potentiel ni par absence de partenaires internationaux, mais par nos propres vieux démons internes que nous refusons d’exorciser.
Voici les neuf façons les plus probables d’y parvenir.
Commençons par répéter l’erreur monumentale des années 2002 à 2018.
Pendant cette période dorée de seize années consécutives, la République Démocratique du Congo a enregistré une croissance économique moyenne de 5,5 % par an.
Le Produit Intérieur Brut gonflait année après année. Les économistes internationaux applaudissaient. Et pendant ce temps, la pauvreté passait de 63 % en 2012 à 73 % en 2018.
Le nombre absolu de Congolais vivant sous le seuil de pauvreté augmentait de sept millions de personnes pendant que les courbes du PIB montaient vers le ciel. Le Congolais moyen gagnait 301,5 dollars par an en 2018. Neuf pour cent de la population avait accès à l’électricité.
Vingt-et-un pour cent disposaient d’eau potable. Si nous reproduisons ce modèle entre 2026 et 2030, nous aurons huit pour cent de croissance et quatre-vingts pour cent de pauvreté.
Champions africains de la croissance qui n’enrichit personne, félicitations d’avance.
Continuons en sabotant systématiquement le Corridor de Lobito parce que c’est « néocolonial ».
Ce projet représente entre quatre et six milliards de dollars d’investissements américains et européens pour moderniser l’infrastructure ferroviaire reliant la ceinture du cuivre congolo-zambienne à l’océan Atlantique via l’Angola. Le potentiel est colossal. Multiplier les exportations, réduire les coûts logistiques de quarante pour cent, créer des dizaines de milliers d’emplois, intégrer enfin les économies régionales. Mais l’objection congolaise préférée arrive déjà.
C’est néocolonial, ça profite aux Américains, on préfère les Chinois. Résultat prévisible. On bloque Lobito. Les Chinois construisent leurs propres corridors vers leurs propres ports. Les Américains se désengagent progressivement. Et nous restons coincés avec sept millions de déplacés, trois capitales provinciales perdues et zéro connectivité régionale pendant que la Tanzanie, le Kenya et le Mozambique signent, construisent et exportent.
Préservons ensuite la mentalité politique qui produit mécaniquement l’échec depuis soixante ans.
L’analyse des résultats électoraux de 2006, 2011 et 2018 révèle la même constante implacable. La géographie du vote suit rigoureusement les frontières ethno-linguistiques. Le Kasaï vote pour Tshisekedi, le Katanga pour les fils du terroir, chaque province pour son champion ethnique. Quand un électeur choisit d’abord son frère ethnique, il dispense automatiquement ce candidat de présenter un projet crédible. Les politiciens l’ont compris depuis longtemps. Pourquoi investir dans l’élaboration de politiques publiques sérieuses quand il suffit de mobiliser sa base ethnique avec quelques slogans identitaires. Cette logique produit mécaniquement une classe politique médiocre puisque le mérite passe systématiquement après l’appartenance.
Ajoutons la vénalité électorale qui transforme chaque scrutin en marché aux enchères.
Les observateurs ont documenté lors des élections de 2018 la distribution massive de kits électoraux. Sacs de riz, bidons d’huile, pagnes et sommes d’argent allant de cinq mille à vingt mille francs congolais par bulletin de vote. Dans un pays où soixante-dix-sept pour cent de la population survit avec moins de deux dollars par jour selon la Banque Mondiale, cette marchandisation du suffrage sélectionne mécaniquement les candidats les plus fortunés et les moins scrupuleux. La corruption quotidienne complète le tableau. Un passeport coûte officiellement soixante-quinze dollars mais il faut ajouter cinquante dollars de motivation pour l’obtenir en moins de six mois. Selon Transparency International, soixante-huit pour cent des interactions avec les services publics impliquent un petit quelque chose pour débloquer le dossier. Et pendant ce temps, tous dénoncent la corruption des ministres.
Transformons le Programme de Développement Local des 145 Territoires en gouffre bureaucratique où les milliards s’évaporent.
L’idée de départ est géniale. Électrifier les zones rurales, construire quatre mille trois cent quarante écoles, former quatre cent mille personnes dont soixante-quinze pour cent de jeunes. Mais dans un pays classé cent soixante-troisième sur cent quatre-vingts pays pour la corruption par Transparency International avec un score de vingt sur cent, voici la recette du désastre. Créer soixante comités de pilotage qui ne pilotent rien. Nommer les directeurs provinciaux selon des critères ethniques. Détourner entre trente et quarante pour cent des budgets avant même qu’ils n’arrivent aux territoires. Les exemples récents sont édifiants. Constant Mutamba est accusé d’avoir détourné 19,9 millions de dollars comme ministre de la Justice et se retrouve condamné en septembre 2025. Matata Ponyo détourne 245 millions de dollars dans le scandale Bukanga Lonzo et se voit condamné en mai 2025. Israël Bongo Lord se fait passer pour député pendant six mois en portant simplement le bon t-shirt et la bonne cravate. Dans cinq ans, un rapport de la Banque Mondiale documentera deux milliards de dollars dépensés, quatre mille trois cent quarante écoles fantômes et un taux d’électrification de quinze pour cent au lieu des soixante pour cent promis.
Laissons Grand Inga dormir encore cinquante années supplémentaires.
Le potentiel hydroélectrique du site représente entre quarante et quarante-deux gigawatts, de quoi alimenter quarante pour cent de la demande électrique africaine avec une énergie propre et compétitive. Le projet est prioritaire dans l’Agenda 2063 de l’Union Africaine. La phase Inga III est officiellement programmée pour 2027-2032. Mais nous parlons de Grand Inga depuis 1972. Cinquante-quatre ans plus tard, nous avons construit Inga 1 et Inga 2 qui sont aujourd’hui délabrés et produisent une fraction de leur capacité. Inga 3 est bloqué depuis quinze ans. Pendant ce temps, l’Éthiopie a construit et mis en service le Grand Renaissance avec ses 6,45 gigawatts opérationnels. Nous avons le plus grand potentiel hydroélectrique mais nous produisons moins.
Ne libérons jamais l’Est pendant que l’économie s’effondre sous le poids de la guerre.
Goma est tombée le 27 janvier 2025, Bukavu en février, Uvira le 9 décembre. Trois capitales provinciales aux mains du M23 et du Rwanda sans bataille sérieuse. Sept millions de déplacés selon l’OCHA. Cent vingt tonnes de coltan volées chaque mois vers le Rwanda. Le conflit coûte jusqu’à cinq milliards de dollars par an, soit environ trente pour cent du budget national de vingt-deux milliards. Pendant que nous finançons les déplacements militaires et la logistique des FARDC, l’argent qui devrait électrifier les villages et construire les écoles s’évapore dans des opérations militaires sans victoires. Le calcul est implacable. Chaque année de guerre équivaut à une année de retard dans les infrastructures. Si l’occupation dure jusqu’en 2027, nous aurons perdu trois années complètes de transformation économique pendant que le Kenya construit son corridor LAPSSET et que l’Éthiopie finalise Grand Renaissance.
Laissons les imposteurs sans mandats occuper l’espace médiatique avec leur populisme démagogique.
Matata Ponyo détourne 245 millions de dollars, se fait condamner en mai 2025 et réapparaît en octobre à Nairobi aux côtés de Joseph Kabila pour lancer le mouvement Sauvons la RDC. Francine Muyumba conteste la perte de son passeport diplomatique et transforme une question administrative en persécution politique sur les réseaux sociaux. Le discours est toujours le même. Tshisekedi vend le pays aux Émiratis, aux Américains, aux Chinois. Dix milliards de dollars pour qui. Les minerais congolais pour qui. La thèse est émotionnellement satisfaisante mais économiquement suicidaire. Nous n’avons ni le capital, ni la technologie, ni les compétences, ni les marchés pour transformer seuls nos ressources. Quarante pour cent de dix milliards vaut infiniment mieux que cent pour cent de zéro.
- Banalisons l’impunité puis appelons systématiquement la CENCO et l’ECC pour dialoguer avec les voleurs.
Le cycle est parfaitement rodé depuis des décennies. Corruption massive, crise politique, les églises appelées en médiateurs, dialogue national, amnistie déguisée sous couvert de réconciliation, puis on recommence. Le 15 janvier 2026 à Luanda, le monopole de la CENCO a été cassé silencieusement lorsque les évêques sont arrivés comme simples participants ordinaires et non comme médiateurs. Mais combien de temps avant qu’on les rappelle. Avant que l’opposition exige un dialogue inclusif facilité par la CENCO pour bloquer les réformes. Avant que les voleurs condamnés négocient leur retour via une réconciliation nationale orchestrée par les églises. Les 245 millions de dollars de Matata auraient construit quatre cent quatre-vingt-dix écoles à cinq cent mille dollars l’unité. Les 19,9 millions de Mutamba auraient électrifié quarante villages. Mais pourquoi construire quand voler puis dialoguer garantit l’impunité.
Si nous échouons cette fois, ce ne sera pas la faute de Mobutu, de Kabila, du Rwanda ou du FMI. Ce sera notre faute collective. La corruption que nous banalisons quotidiennement, la bureaucratie prédatrice que nous acceptons, l’auto-sabotage ethnique que nous perpétuons, le laxisme face à l’agression externe, l’impunité systématique que nous tolérons. La question n’est plus de savoir si nous avons les moyens de réussir. Nous les avons. La vraie question est de savoir si nous avons la discipline collective de ne pas saboter nos propres chances. Réponse d’ici 2030.



