Entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium naturel ont quitté la République démocratique du Congo entre 2000 et 2024. Cachées dans l’hydroxyde de cobalt. Environ 65 % vers des sociétés à capitaux chinois. Moins de 10 % de ce métal a été déclaré et placé sous garanties internationales. Pendant ce quart de siècle, la production d’uranium officiellement déclarée par l’État congolais est restée nulle, et la loi minière classe l’uranium en matière restreinte depuis 2002. Les deux réalités tiennent ensemble. C’est précisément le scandale.
Ce n’est pas une rumeur de marché. C’est une étude parue le 30 juillet 2026 dans Nature Communications, revue à comité de lecture, signée par deux chercheurs de l’Université du Wisconsin-Madison et de Princeton, adossée à une enquête du Financial Times et de Lighthouse Reports. La borne basse de l’estimation, 2 000 tonnes, suffirait, une fois enrichie, à alimenter un réacteur nucléaire d’un gigawatt pendant une décennie. Les auteurs précisent qu’ils n’établissent pas l’usage final de cet uranium en Chine, civil ou militaire. Ils constatent seulement qu’il est sorti sans compteur.
Le pays qui a fourni l’uranium des premières bombes atomiques de 1945 en exporte encore. La différence, c’est qu’à l’époque, quelqu’un savait ce qui partait.
L’Uranium N’A Jamais Quitté La Roche, On A Seulement Cessé De Le Regarder
Le fait géologique est connu depuis un siècle et demeure têtu. Dans le Copperbelt katangais, l’uranium ne se trouve pas à côté du cobalt, il est dans le même minéral. L’hétérogénite, principal minerai de cobalt oxydé de la région, peut contenir jusqu’à 3 % d’uranium en masse. Dans les circuits hydrométallurgiques, cobalt et uranium se comportent de la même façon. Sans étape d’élimination dédiée, l’uranium suit le cobalt et se retrouve dans le produit exporté. C’est de la chimie, pas du complot.
Et cette chimie, personne n’a intérêt à la contrarier. Séparer l’uranium coûte cher. Il faut acheter à l’étranger de l’acide phosphorique ou des résines échangeuses d’ions, installer des étapes de traitement, ralentir la production. Or l’industrie congolaise du cobalt court dans le sens inverse. Un décret de 2006 imposait l’exportation du cobalt sous forme de métal raffiné. Faute d’électricité et faute d’application, l’écrasante majorité part en hydroxyde brut, c’est-à-dire sous la forme la moins traitée, la moins chère, et la plus chargée en tout ce que la roche contenait au départ. Y compris l’uranium.
L’enquête a mis un chiffre sur cette négligence. Sur 31 mines analysées, 11 seulement importent un peu d’acide phosphorique, et 3 seulement en achètent assez pour traiter réellement leurs exportations. Aucune trace d’installation sérieuse de résines. En part de production, à peine 20 % des exportations cumulées de cobalt montrent la moindre preuve d’un retrait ciblé de l’uranium. Le réactif qui neutraliserait le problème est aux abonnés absents des registres douaniers. Comme le résume un ingénieur métallurgiste cité par l’enquête, on ne surveille l’uranium que le jour où il pose un problème.
Le Curseur Que Personne Du Côté Congolais N’Était En Position De Lire
L’enquête vise nommément un site. Tenke Fungurume Mining, dans le Lualaba, l’un des plus grands gisements de cuivre et de cobalt du pays, cédé par l’américain Freeport-McMoRan au groupe chinois CMOC en 2016, avec la Gécamines pour 20 %. Selon des documents internes de TFM cités par le Financial Times et Lighthouse Reports, des échantillons de cobalt y atteignaient 1 100 parties par million d’uranium en décembre 2016, soit 15 fois la norme de 75 ppm admise à l’exportation. Des lots chargés auraient encore circulé en juin 2021.
CMOC dément catégoriquement. Le groupe affirme n’avoir jamais dépassé les limites applicables, respecter la réglementation locale et ignorer la source des données historiques utilisées par les chercheurs. L’entreprise soutient que la conformité s’apprécie sur le produit final séché, pas sur des mesures intermédiaires de production.
Retenons cet argument, car il est l’aveu enroulé dans la défense. Le débat n’est plus de savoir s’il y a de l’uranium dans le minerai ; tout le monde en convient. Le débat porte sur l’étape à laquelle on décide de le mesurer, et sur qui tient le thermomètre. Pendant vingt-quatre ans, du côté congolais, personne ne le tenait.
Deux Détails Qui Ferment La Porte De Sortie
Deux faits, documentés ailleurs que par les modèles, montrent que cet uranium était bien réel, bien présent, et parfaitement récupérable quand quelqu’un s’en donnait la peine.
Le premier vient de Finlande. De 2010 à 2017, la raffinerie de Kokkola, alors propriété de Freeport-McMoRan, a déclaré et vendu de l’uranium récupéré lors de la purification de produits de cobalt d’origine congolaise. Documenté par l’autorité finlandaise de sûreté nucléaire. Pendant ces mêmes années, la RDC déclarait zéro exportation d’uranium. Autrement dit, l’uranium congolais était assez réel pour qu’une raffinerie européenne l’extraie et le commercialise légalement, sous garanties, tandis que les livres de Kinshasa restaient vierges. Umicore, actuel propriétaire du site, répond que l’uranium y est traité comme une impureté incidente, pas un coproduit ni une source de valeur.
Le second vient de l’intérieur du pays. En 2019, un taux élevé de radioactivité a contraint la Kamoto Copper Company de Glencore à suspendre ses opérations et à installer un retrait d’uranium, avec un bond documenté de ses achats d’acide phosphorique. La preuve, par l’exemple, que le problème existe, qu’il se mesure, et qu’on ne le traite qu’une fois pris la main dans le sac.
Reste la question que ces deux cas rendent inévitable. Si une raffinerie finlandaise savait dès 2010, si un major devait s’arrêter net en 2019, comment l’administration minière congolaise, qui délivre les licences, certifie les volumes et réconcilie les paiements, n’a-t-elle jamais vu passer sur sa propre marchandise ce que des tiers voyaient si bien ?
Ce Que Savait L’Agence, Et Ce Qu’Elle Répond Aujourd’hui
La réponse est plus gênante encore quand elle vient du gardien mondial du nucléaire. Lighthouse Reports a obtenu un mémo confidentiel de l’Agence internationale de l’énergie atomique, daté de 2009, qui signalait déjà une information crédible : l’uranium était présent en quantités significatives dans la plupart des minerai de cobalt katangais, et il était, selon les termes du document, effectivement exporté comme sous-produit du cobalt.
Dix-sept ans plus tard, sollicitée par l’enquête, la même agence estime que la RDC respecte ses obligations de garanties et que, le plus souvent, l’uranium contenu dans le cobalt finit dans les résidus miniers. C’est en partie vrai, et l’étude le reconnaît : entre 1 000 et 4 000 tonnes supplémentaires ont probablement été abandonnées dans des résidus instables, ce qui règle un problème de prolifération pour en ouvrir un de santé publique. Mais cela ne fait pas disparaître les milliers de tonnes qui, elles, sont bel et bien parties à l’export. On rassure sur ce qui reste enfoui pour ne pas parler de ce qui a franchi la frontière.
Qui Reçoit, Et Pourquoi Le Calcul Dérange
Faisons les comptes que l’étude pose noir sur blanc. Environ 65 % de cet uranium non déclaré est parti vers des sociétés à capitaux chinois, qui dominent le raffinage mondial du cobalt. Les auteurs relèvent que ces flux auraient dû, à eux seuls, déclencher chaque année depuis 2010 l’obligation chinoise de déclarer à l’AIEA les importations dépassant 10 tonnes en provenance d’un État non doté, et plus de 50 fois en 2024.
Sur la même période, l’arsenal nucléaire chinois a doublé pour approcher 600 têtes, avec une projection à 1 000 en 2030 selon le Pentagone, alors que les importations connues et la production intérieure chinoises n’expliquent pas l’ampleur de cette montée. On n’écrira pas ici que le cobalt congolais arme une ogive. Les chercheurs eux-mêmes s’y refusent, et Pékin conteste les rapports américains, accusant Washington de colporter le récit d’un armement massif et opaque. On écrira seulement que la matière la plus stratégique de la planète est sortie du Congo sans compteur, que son principal destinataire construit vite, et que ce couple de faits mérite mieux qu’un groupe de travail.
Car c’est la réponse que Kinshasa a choisie. Le 7 août, l’État a « pris bonne note », annoncé des tests, un groupe de travail, une consultation de l’AIEA et une évaluation sous soixante jours, tout en affirmant que la coexistence uranium-cobalt était « gérée de manière responsable » depuis un siècle. On gérait de manière responsable une chose qu’un journal étranger a fallu révéler. Le patron de l’agence congolaise de l’énergie nucléaire, lui, a été plus honnête : il juge « techniquement possible » et même « probable » que des sociétés chinoises extraient cet uranium, et réclame des portiques de détection sur les camions qui filent vers la Zambie. Il les réclame. Ils n’existent pas.
La solution, les chercheurs la nomment sans détour. Raffiner le cobalt en métal sur le sol congolais donnerait à l’État le contrôle de l’uranium avant que la marchandise ne parte. C’est-à-dire exactement ce que le Congo réclame depuis des années, la transformation locale, et exactement ce qu’il n’a jamais obtenu. Le pays qui a donné son uranium à l’histoire du XXe siècle continue de le donner au XXIe, à ceci près qu’il faut désormais une revue scientifique et deux rédactions étrangères pour l’apprendre au propriétaire du sous-sol. À gogo, la ressource. Aux abonnés absents, le compteur.



