La scène avait tout du théâtre politique congolais dans sa forme la plus crue. Ce dimanche 8 février 2026, au tribunal de paix de Kinshasa-Ngaliema, Parole Kamizelo Sukadi — alias « Maîtrisable », phénomène viral des plateaux de débat et de TikTok — a comparu pour la première fois depuis son arrestation en décembre 2025. Les charges: diffusion de fausses informations et offense envers le Chef de l’État. Le résultat: un accusé qui a transformé son box en tribune, et une salle d’audience plongée dans un silence que le parquet n’avait manifestement pas prévu.
Le procès que Kinshasa n’attendait pas
Kamizelo n’est pas un opposant comme les autres. Issu du PPRD du fugitif et ancien président de la républilque, Joseph Kabila, ce diplômé de l’Université pédagogique nationale d’à peine 38 ans s’est forgé une notoriété virale en humiliant systématiquement les communicants du pouvoir sur les plateaux télévisés. Son arme ? Une rhétorique acérée, une culture politique encyclopédique, et une formule devenue culte — « Vous êtes maîtrisable ! » — qui a traversé les écrans pour devenir slogan de résistance sur les réseaux sociaux.
Le CSAC lui avait déjà infligé 90 jours d’interdiction médiatique en septembre 2025. Insuffisant pour le faire taire. Kamizelo avait migré vers TikTok, où ses vidéos cumulaient des dizaines de milliers de vues. C’est précisément l’une de ces publications qui l’a conduit devant le juge.
Le magistrat a lu l’acte d’accusation, citant les propos incriminés: Kamizelo y qualifiait la signature des Accords de Washington du 4 décembre 2025 d’«acte de balkanisation», et Félix Tshisekedi de «traître national». La formule exacte, reprise de son compte TikTok, ne laissait aucune place à l’ambiguïté: «Les amis de Paul Kagame sont les amis de Félix Tshisekedi. Les ennemis de la nation sont les amis de Félix Tshisekedi. Autrement dit, Félix Tshisekedi est le traître de la République.»
La défense par l’absurde — et par le droit
Interrogé sur le sens de ces propos, Kamizelo a déployé une ligne de défense d’une audace rare dans les prétoires congolais. Il a d’abord distingué la personne de l’institution: « Quand je parle de Félix Tshisekedi, c’est comme symbole, une institution. Si les gens ne veulent pas qu’on cite son nom comme c’était dans la monarchie du pouvoir divin, qu’il quitte les fonctions et personne ne citera son nom. »
Puis il a attaqué sur le fond, convoquant l’histoire universelle pour étayer sa thèse: « Ma déclaration est logique. Vous ne trouverez aucun royaume dans l’histoire du monde, aucun empire qui ait été dans une situation comme la nôtre actuellement. Prenez l’Ukraine que vous voyez — elle ne négocie pas avec les mêmes partenaires que la Russie. » L’argument, pour être simpliste, touche un nerf diplomatique réel. La signature simultanée d’un accord de paix avec le Rwanda — dont les troupes occupent toujours l’Est du pays via le M23 — et d’un Memorandum of Understanding stratégique avec Washington divise profondément l’opinion congolaise. Cinq jours après la cérémonie de Washington, le M23 prenait Uvira avec le soutien des forces spéciales rwandaises.
Le diplôme: la grenade dégoupillée
Mais c’est sur le terrain juridique que Kamizelo a porté le coup le plus dévastateur. Rappelant les conditions légales de la candidature présidentielle — un diplôme universitaire ou la preuve de dix années d’expérience professionnelle — il a mis la cour au défi: « Le candidat Tshilombo avait déposé un diplôme universitaire. Démontrez-nous si ce diplôme est authentique ou falsifié. »
La question n’est pas nouvelle. Dès 2018, des enquêtes journalistiques avaient documenté les incohérences du cursus universitaire de Félix Tshisekedi à l’Institut des Carrières commerciales de Bruxelles — inscriptions non achevées, filières inexistantes, signatures douteuses sur le diplôme de graduat. Le propre secrétaire général de l’UDPS, Augustin Kabuya, avait admis que le dossier de candidature contenait non pas des pièces académiques, mais une « attestation d’expérience ». La Cour constitutionnelle avait validé la candidature en 2018, puis de nouveau en 2023, sans jamais trancher publiquement la question de l’authenticité du diplôme.
En la posant frontalement devant un tribunal, Kamizelo force le système judiciaire congolais dans un dilemme empoisonné. Condamner l’accusé pour « fausses informations » implique, logiquement, de prouver que les informations sont fausses — y compris l’accusation la plus explosive: que le diplôme présidentiel est frauduleux. Le silence de la salle, selon les observateurs présents, parlait plus fort que n’importe quel réquisitoire.
Denise Nyakeru: le statut juridique comme arme politique
Kamizelo n’a pas épargné la sphère privée du pouvoir. Poursuivi également pour violation de la vie privée concernant la « première dame », il a formellement interdit à la cour de qualifier Denise Nyakeru de « première dame de la RDC », invoquant le droit familial congolais. Pour qu’une femme soit juridiquement qualifiée de femme mariée, selon l’accusé, il faut une dot légalement payée, une union reconnue, et l’absence de divorce établi.
Sur cette base, Kamizelo a soutenu que seule Gisèle Mpela — mère de deux enfants de Tshisekedi, dont la dot a été payée et dont aucun divorce n’a été prouvé — peut se prévaloir du titre. L’affaire Gisèle Mpela, qui avait défrayé la chronique en 2021 lorsque des vidéos documentant son expulsion présumée avaient circulé sur les réseaux sociaux, reste un sujet profondément tabou dans les cercles du pouvoir kinois.
L’argument est juridiquement discutable — la notion de « première dame » relève davantage du protocole républicain que du droit civil — mais politiquement ravageur. Kamizelo ne cherche pas à gagner un procès. Il cherche à transformer chaque audience en démonstration publique des contradictions du régime.
Ce que ce procès dit de l’espace démocratique congolais
Le verdict politique de cette première comparution est sans appel: l’accusation est en difficulté. Kamizelo l’a formulé avec la concision d’un juriste: « On contredit une thèse par une antithèse. Si j’ai menti, la cour apportera très certainement une preuve. »
C’est là que le bât blesse pour l’accusation. En choisissant de poursuivre un opposant TikTok sur la base d’une ordonnance-loi de 1963 — l’article 1er de l’ordonnance-loi n°300 du 16 décembre 1963 sur l’offense au Chef de l’État, texte hérité de l’ère Mobutu — Kinshasa s’enferme dans un paradoxe que les observateurs internationaux ne manqueront pas de relever. Le même pouvoir qui promettait en janvier 2019, lors de sa prestation de serment, de «recenser tous les prisonniers politiques et d’opinion en vue de leur prochaine libération» mobilise aujourd’hui l’appareil judiciaire contre un vidéaste de 38 ans dont le crime est d’avoir posé des questions auxquelles personne n’a répondu.
L’ONG JUSTICIA Asbl a d’ores et déjà dénoncé les circonstances de l’arrestation de Kamizelo — kidnapping suivi de détention arbitraire, selon ses termes — dans un contexte plus large de répression visant opposants et journalistes, incluant des enlèvements attribués au Conseil National de la Cyberdéfense, organe rattaché à la présidence.
Pour les décideurs qui scrutent la trajectoire démocratique de la RDC — condition implicite de l’opérationnalisation du MoU de Washington — le procès Kamizelo est un indicateur avancé. Washington exige des réformes de gouvernance. Kinshasa poursuit ses critiques avec des lois coloniales. Le décalage est mesurable. Et il risque de coûter, tôt ou tard, en crédibilité diplomatique.
Les prochaines audiences détermineront si le tribunal de Ngaliema choisit le droit ou la complaisance. L’histoire de la justice congolaise suggère que Kamizelo aura besoin de bien plus que des arguments juridiques solides. Mais il a déjà obtenu quelque chose que le pouvoir ne peut reprendre: un procès public où les questions sont plus dangereuses que les réponses.



