Le 16 novembre, à huis clos, dans une capitale d’Asie du Sud-Est, les chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie désigneront la personne qui parlera au nom de l’espace francophone pour les quatre prochaines années. Quatre candidats : la sortante rwandaise Louise Mushikiwabo, la Congolaise Juliana Amato Lumumba, la Mauritanienne Coumba Ba et le Roumain Dacian Cioloș.
Et depuis quelques jours, une autre histoire circule. La RDC quitterait l’Organisation internationale de la Francophonie si la candidate rwandaise était reconduite.
Avant de discuter de ce départ, posons le chiffre que personne n’a sorti.
La République démocratique du Congo verse 85 273 euros par an à l’OIF. Le montant figure à l’annexe 2 de la résolution adoptée par la Conférence ministérielle de Yaoundé, les 4 et 5 novembre 2023, à la ligne « Congo (R. D.) ». Il est identique pour 2024, 2025, 2026 et 2027. Soit 341 092 euros sur le quadriennum.
Le Tarif D’une Commune De Province
Mettons ce chiffre en perspective, toujours dans le même document.
| Contributeur | Par an | Rapport à la RDC |
|---|---|---|
| France | 15 594 287 € | 183 fois |
| Canada | 10 894 260 € | 128 fois |
| Suisse | 4 125 286 € | 48 fois |
| Fédération Wallonie-Bruxelles | 4 074 104 € | 48 fois |
| Grèce | 2 536 187 € | 30 fois |
| Émirats arabes unis (membre associé) | 1 191 862 € | 14 fois |
| Gabon | 116 586 € | 1,4 fois |
| RDC | 85 273 € | 1 |
Le budget de l’Organisation s’élève à 270 380 000 euros sur le quadriennum. Les contributions statutaires en couvrent 185,4 millions, soit 46,5 millions pour la seule année 2026. La part congolaise y représente 0,18 %.
Le Gabon, deux millions d’habitants, verse davantage que nous. Les Émirats arabes unis, qui ne sont pas un pays francophone et ne sont que membre associé, versent quatorze fois notre contribution.
Un pays de plus de cent millions d’habitants paie à la Francophonie le budget annuel d’une petite mairie. C’est un fait, il est public depuis janvier 2024, et aucun de ceux qui commentent la menace de retrait cette semaine n’a jugé utile d’aller le lire.
Kigali Paie 35 000 Euros Et Tient La Maison
Voilà où le dossier bascule, et c’est la ligne la plus dure du document.
Le Rwanda verse 35 000 euros par an. Le minimum du barème, le même tarif que le Burundi, la Centrafrique, la Guinée, Madagascar, le Niger ou le Tchad. La RDC paie donc deux fois et demie la contribution rwandaise.
Et c’est le Rwanda qui dirige l’Organisation depuis 2019, qui l’a reconduite à Djerba en 2022, et qui brigue un troisième mandat.
Que l’on comprenne bien ce que cela démontre. Si le secrétariat général s’achetait, Kigali ne l’aurait jamais eu. Il paie le tarif plancher. Il n’a ni la démographie, ni le poids budgétaire, ni l’antériorité. Il a fait autre chose : il a placé une ancienne ministre des Affaires étrangères à Erevan en 2018, l’a installée, l’a défendue, et travaille depuis huit ans un réseau d’États qui, eux, votent.
Cela règle une objection avant qu’elle ne soit formulée. Non, ce papier ne dit pas que la RDC devrait payer davantage. Le Rwanda paie moins et gagne. L’argent n’a jamais été la monnaie d’échange dans cette maison. La diplomatie l’était. Et sur ce terrain-là, Kinshasa a officialisé sa candidate le 26 février 2026 pour un scrutin tenu le 16 novembre de la même année. Neuf mois contre huit ans.
La RDC N’Est pas actionnaire, elle est le gisement
Reste à comprendre ce que le pays apporte réellement à cette organisation, puisque ce n’est pas de l’argent.
Il apporte des locuteurs. Deuxième pays francophone du monde avec 57,3 millions de locuteurs selon les propres chiffres de l’OIF, la RDC est la raison démographique pour laquelle la Francophonie peut encore se présenter comme une puissance en expansion plutôt que comme un club européen vieillissant. Les projections que l’on brandit dans les enceintes internationales, celles qui annoncent des centaines de millions de francophones au milieu du siècle, reposent d’abord sur le ventre du Congo.
Pour cette matière première, le pays reçoit une place à table et 0,18 % du budget à payer.
Le document budgétaire mérite d’ailleurs d’être lu pour ce qu’il ne contient pas. Il détaille la programmation générale, 26 millions d’euros pour 2026, le fonctionnement, les investissements, le personnel. Il ne contient aucune ventilation par pays. Impossible, à sa lecture, de savoir ce qui redescend au Congo. L’absence de données est elle-même une donnée, et elle vaut ici autant qu’en matière de notation.
Ajoutons ce que personne n’aime dire. Au marché de Kinshasa on vend en lingala, à Lubumbashi en swahili, au Kasaï en tshiluba. Le français est la langue du bulletin officiel, de l’école quand elle fonctionne et de la promotion sociale. Les 57,3 millions de francophones que l’OIF compte dans ses rapports ne se reconnaissent pas tous dans ce décompte. Ils constituent pourtant l’argument central d’une organisation qui ne leur a jamais demandé leur avis, et dont le budget ne dit pas un mot de ce qu’elle leur consacre.
Trois États Sont Déjà Partis, Et Rien N’a Changé
Venons-en à la menace elle-même, et à ce qu’elle pèse.
En 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté l’OIF. Trois États, d’un coup. L’Organisation a tenu son calendrier, préparé son sommet, maintenu sa programmation, et sa secrétaire générale a publiquement refusé d’y voir un échec de sa direction, estimant qu’il ne s’agissait pas d’un échec « de la secrétaire générale ».
Voilà le précédent. La sortie a déjà été testée grandeur nature, par trois pays à la fois, et la maison n’a pas bougé d’un centimètre. Un quatrième départ, fût-il celui du deuxième bassin de locuteurs, ne produira pas davantage. Retirer 0,18 % d’un budget ne fait pas trembler une institution de 270 millions d’euros.
Sur le fond, la position de Louise Mushikiwabo est connue et elle doit être rapportée telle qu’elle est. Elle estime que la confrontation entre le Rwanda et la RDC n’a pas sa place à l’OIF, et s’est dite sereine avant l’élection. Congo Herald n’a pas à juger de sa sincérité. Nous constatons que cette position lui est commode, et qu’elle est tenable précisément parce que personne, en face, n’a construit de quoi la contester autrement que par un départ.
Quant à la menace elle-même, disons ce que nous savons et ce que nous ignorons. Elle est rapportée par l’AFP sur la base de sources concordantes. Aucune déclaration officielle publique ne l’assume à ce jour, et le niveau auquel elle a été formulée n’est pas établi. Nous ne l’écrirons donc pas comme une décision d’État, quelle que soit la vitesse à laquelle elle circule.
Car le vrai sujet n’est pas le départ. Le vrai sujet, c’est qu’un pays découvre en novembre 2026, neuf jours avant un vote, qu’un siège ne donne pas une voix. Dix-huit ans que la RDC siège à ce barème. Dix-huit ans qu’elle n’a jamais présenté de candidat avant celui-ci.
À 85 273 euros par an, cette place reste le meilleur rapport position-prix de toute la diplomatie congolaise. La rendre, c’est jeter la chose la moins chère que le pays possède. La garder sans jamais peser, c’est exactement ce qu’on fait depuis 2008.
La question n’est pas de savoir si la RDC doit partir de la Francophonie. C’est savoir pourquoi elle n’a jamais essayé de diriger un club qu’elle peuple.



