Le professeur Jean-Jacques Purusi Sadiki vient de rappeler au monde qu’il existe encore. Dans un long message diffusé cette semaine, le gouverneur-élu du Sud-Kivu s’adresse à « sa » population avec la solennité d’un chef d’État en exercice. Il exige que tout déplacement de fonctionnaires soit « impérativement autorisé par le gouverneur de province ». Il va jusqu’à menacer de sanctions « quiconque sortira de cette ligne de conduite ». Il ordonne aux hommes d’affaires de « payer vos taxes à l’État. » Il promet que « tous les biens perdus seront récupérés… aussitôt que nous rentrerons à Bukavu. »
« Aussitôt que nous rentrerons. » Cette phrase dit tout. Purusi n’administre plus rien depuis neuf mois. Son palais du gouvernorat est occupé depuis février 2025 par le M23. La ville qu’il est censé diriger est gouvernée par Patrick Busu Bwa Ngwi, nommé « gouverneur » par les rebelles le 7 avril. Les taxes qu’il ordonne de payer vont dans les caisses du M23. Les autorisations qu’il exige sont délivrées par les checkpoints rebelles et Wazalendo.
L’Autorité Sans Le Territoire
Prenons ses directives au sérieux. Tout déplacement doit être autorisé par lui. Sauf que pour circuler entre Bukavu et Uvira, il faut traverser Kamanyola — poste frontalier contrôlé par les terroristes du M23. Pour aller à Walungu, on passe par Nyangezi, tenue par les rebelles. Pour accéder aux zones minières de Kaziba ou Luhihi, c’est le M23 qui délivre les laissez-passer.
Le rapport du Groupe d’experts de l’ONU publié le 30 décembre 2025 documente cette géographie de l’occupation. Kamanyola « fonctionne comme un point d’entrée principal depuis le Rwanda. » Katogota « contrôle l’accès entre Uvira et les hauts plateaux. » À quoi sert votre autorisation quand ce sont les rebelles qui tiennent les routes ? C’est demander un visa pour un pays dont vous avez été expulsé.
Les Menaces Sans Les Moyens
Le gouverneur menace de sanctions. Lesquelles ? Administrées par qui ? Le Sud-Kivu compte huit territoires. Cinq sont sous contrôle du M23: Kalehe depuis 2025, Kabare depuis février 2025, Walungu depuis septembre 2025, Mwenga et Uvira partiellement. L’appareil administratif congolais n’existe plus.
Le rapport de l’ONU est brutalement clair. « L’AFC/M23 a établi des structures administratives, judiciaires, budgétaires. » À Nzibira, plaque tournante minière, le M23 a « remplacé les services officiels de l’État par un bureau minier local. » À Luhihi, où 5 000 creuseurs travaillent, « l’AFC/M23 a établi un contrôle de facto. »
Menacer de sanctions des fonctionnaires sous occupation, c’est menacer des otages. Le gouverneur ordonne ; personne n’obéit. Il menace ; personne ne craint. L’État congolais au Sud-Kivu est un fantôme envoyant des communiqués nionsologues provenant du bureau de Patrick MUYAYA depuis 2 000 kilomètres.
Le Patriotisme Marchand
L’hypocrisie culmine quand Purusi s’adresse aux hommes d’affaires. « Soyez patriotes, payez vos taxes à l’État. » Traduction: l’État n’offre plus rien — pas de sécurité, pas d’électricité, pas d’écoles — mais payez quand même.
Les faits sont têtus. Les terroristes du M23 contrôlent 50% de la production de cassitérite et de coltan du Sud-Kivu et plus de 66% de la wolframite. Ces minerais transitent par Nzibira, Luhihi, Twangiza — toutes zones rebelles. La mine d’or industrielle de Twangiza est sous le contrôle du M23 depuis septembre. C’est le M23 qui taxe, délivre les autorisations, gère les exportations.
Quand Purusi « suit de très près » les agissements des hommes d’affaires, avec quels moyens ?
Les services de renseignement sont dispersés. Les zones minières inaccessibles. Le gouverneur surveille une province qu’il ne voit plus.
La Justice Différée
« Justice sera faite… aussitôt que nous rentrerons à Bukavu. » Cette phrase contient toute la tragédie. Le gouverneur admet qu’il ne contrôle plus rien et que la « justice » dépend d’une reconquête hypothétique. Patientez indéfiniment.
Le rapport de l’ONU documente des « attaques généralisées contre les civils » et des « violences sexuelles multipliées ». » Dans la chefferie de Bwito au Nord-Kivu, plus de 300 civils ont été tués depuis avril 2025. Au Sud-Kivu: des milliers de déplacés, arrestations arbitraires, exécutions sommaires.
Promettre justice « aussitôt que nous rentrerons », c’est reconnaître l’impuissance totale. Les Congolais de l’Est connaissent cette chanson. On leur promet justice « bientôt » depuis 30 ans.
Le Déni de la Gouvernance Parallèle
Le plus frappant, c’est ce que Purusi ne dit pas. Il ne mentionne jamais les structures administratives du M23, comme si les ignorer les faisait disparaître. Or, le M23 gouverne.
À Goma et Bukavu, les zones contrôlées représentaient 900 millions de dollars d’actifs bancaires. La Banque centrale a cessé les envois de liquidités, créant une pénurie de cash. Le M23 a créé son système de collecte des taxes, supervise les examens d’État dans les écoles, a introduit de nouveaux bulletins scolaires. Il a ordonné aux universités de couper les liens avec Kinshasa.
Des tribunaux font semblant de fonctionner sous autorité rebelle. Le M23 a nommé des bourgmestres, des administrateurs. Purusi ordonne que « les taxes parviennent au Trésor public » sachant qu’elles vont au M23 puis au Rwanda. Il dit « utilisez les comptes bancaires de la Province » sachant que les banques ont fermé.
Ce déni empêche toute stratégie réaliste. Tant que Kinshasa fait semblant que l’État fonctionne au Sud-Kivu, il ne pourra jamais élaborer de réponse adaptée.
La conclusion est que … le message de Purusi Sadiki illustre ce que l’État congolais est devenu dans l’Est: une coquille vide qui émet des directives que personne n’applique, menace de sanctions qu’elle ne peut infliger, promet une justice qu’elle ne peut rendre.
Pendant que Purusi envoie ses messages, le M23 administre Bukavu. Pendant que le gouverneur fantôme menace, le M23 paie les salaires (aux officiers rwandais surtout). Pendant que Kinshasa promet de « récupérer la Province, » le M23 consolide des structures pérennes.
Le drame est que Purusi Sadiki ne gouverne plus rien — mais fait semblant. Cette mascarade entretient une illusion dangereuse faisant croire que l’État congolais existerait encore dans l’Est. Or, le Sud-Kivu est devenu un proto-État terroriste avec gouverneur, administration fiscale, système judiciaire et armée.



