Six Congolais sur dix pensent que leur pays va dans la mauvaise direction. Sept sur dix constatent que la pauvreté a augmenté autour d’eux. Une majorité juge la situation économique mauvaise ou très mauvaise. Le diagnostic, mesuré fin juin par l’institut Ebuteli sur un échantillon national, est sévère.
Et pourtant. Le même peuple qui décrit un pays en difficulté accorde 86% d’opinions favorables au président de la République. Le niveau le plus élevé depuis 2019.
Comment un peuple qui juge sa situation aussi durement préserve-t-il à ce point ceux qui la gouvernent ? La réponse n’est pas dans la contradiction. Elle est dans un mécanisme que le sondage révèle avec une netteté rare.
Les Congolais Ont Appris À Séparer Les Hommes Des Institutions
En mars 2026, au plus fort du débat sur la révision constitutionnelle, le vice-président du Sénat de l’époque avait lâché une formule restée célèbre. Le pays n’a pas de problème de textes ; le pays a un problème d’hommes. Il le disait pour défendre la Constitution contre ceux qui voulaient la changer. La phrase lui a coûté son poste quelques jours plus tard. L’homme qui rappelait que le problème venait des hommes a été écarté par l’institution qu’il invoquait. Le sondage Ebuteli de juin lui donne raison sur un point qu’il ne visait peut-être pas. Aux yeux des Congolais, ce sont bien les hommes qui comptent, et les institutions qui passent au second plan.
Regardez les chiffres côte à côte. Le gouvernement est désigné comme l’institution la plus corrompue du pays. Mais la Première ministre qui le dirige obtient 69% d’opinions favorables. L’Assemblée nationale n’inspire confiance qu’à 43% des répondants. Mais son président en recueille 56%. Le Sénat plafonne à 45% de confiance. Mais celui qui le préside atteint 60%.
À chaque étage, le même écart. L’institution est jugée sévèrement. L’homme qui l’incarne est épargné.
Ce découplage n’est pas un accident statistique. C’est un trait de fond de la culture politique congolaise. La confiance, ici, ne va pas aux structures. Elle va aux personnes. On ne fait pas confiance au gouvernement, on fait confiance à telle figure. On ne fait pas confiance au Parlement, on fait confiance à tel président de chambre. L’institution est un décor. L’homme est le sujet.
Un Pays Qui Fonctionne Aux Personnes, Pas Aux Règles
Cette personnalisation a une conséquence que le sondage rend visible sans la nommer. Si la légitimité s’attache aux individus et non aux institutions, alors le système ne tient que par les hommes qui l’occupent. Changez la personne, et la légitimité ne se transfère pas automatiquement à la fonction. Elle part avec celui qui s’en va.
C’est exactement ce qui rend la question constitutionnelle si explosive en ce moment. Quand une partie de la classe politique plaide pour donner la parole au peuple par référendum, elle s’appuie précisément sur cette cote personnelle élevée. Le calcul est limpide. Si la confiance va à l’homme et non aux institutions, alors un homme populaire peut, en théorie, faire plier les institutions en invoquant le peuple. La popularité personnelle devient un levier contre les règles.
Le sondage offre d’ailleurs le contrepoint. Les Congolais restent attachés à la démocratie comme principe ; 57% la préfèrent à toute alternative autoritaire. Mais ils sont 45% à douter que les élections prévues avant fin 2028 se tiennent à temps. Ils croient au principe et se méfient de la pratique. Ils défendent la règle et s’attendent à ce qu’on la contourne.
La Défiance A Un Grand Gagnant Et Un Grand Perdant
Le sondage dessine une hiérarchie de la confiance qui en dit long. En tête, les médias, 76%. Puis l’armée, 75%, malgré les revers à l’Est. Puis les confessions religieuses, 72%. La société civile, 67%.
Tout en bas, les partis politiques. Six Congolais sur dix ne leur font pas confiance, dont 41% qui leur refusent toute confiance. Aucun autre acteur n’inspire une telle défiance. Et les ligues de jeunes de ces partis sont perçues par 40% des répondants comme manipulées ou violentes.
La leçon est brutale. Les institutions qui informent, encadrent ou accompagnent les Congolais gardent leur crédit. Celles qui gouvernent et qui représentent l’ont perdu. Les partis, censés être la colonne vertébrale de la démocratie représentative, en sont devenus le maillon faible. On préfère le journaliste au député, le prêtre au ministre, le militaire au parti.
Ce Que Le Chiffre Cache
Un pays où la confiance fuit les institutions pour se réfugier dans les personnes n’est pas un pays apaisé. C’est un pays qui a renoncé à attendre quoi que ce soit de ses structures, et qui reporte tous ses espoirs sur des individus. C’est confortable pour les dirigeants populaires. C’est dangereux pour la démocratie, parce qu’une démocratie qui ne tient que par les hommes ne tient pas. Elle attend le prochain homme.
Le pays va mal et le président va bien. Le sondage ne dit pas que les Congolais se trompent. Il dit qu’ils ont cessé de demander des comptes aux institutions et qu’ils les demandent aux personnes. Reste une question que le chiffre ne pose pas mais que toute l’histoire congolaise impose. Que se passe-t-il le jour où l’homme s’en va, et qu’il ne reste que les institutions auxquelles plus personne ne croyait ?
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