Davos, janvier 2026. Pendant que le M23 occupe Goma depuis un an, Tshisekedi présente au Forum économique mondial un projet de « conservation » qui livre 544 270 km² du Congo. Derrière les discours verts, les Accords de Washington du 4 décembre 2025 transforment un quart du territoire en zone d’influence occidentale.
À Davos, Tshisekedi déploie le vocabulaire qui fait vibrer : « dernier poumon de la Terre », « 500 000 emplois ». L’Union européenne sort 1 milliard d’euros. Le site officiel affiche 100 millions « garantis ». Applaudissements. Voilà pour le vernis.
L’Impossible Équation
Le Couloir Vert couvre 540 000 km² — 25% du territoire congolais. Il promet 500 000 emplois d’ici 2030 et le transport d’1 million de tonnes de produits agricoles du Kivu vers Kinshasa.
Le modèle de référence est l’Alliance Virunga. En douze ans, elle a créé 21 000 emplois pour 7 800 km². Le Couloir couvre 70 fois cette superficie, promet 24 fois plus d’emplois, en trois fois moins de temps. Il devrait être six fois plus efficace que Virunga. Dans des zones de guerre. Avec 100 millions garantis contre plusieurs milliards nécessaires. Les mathématiques ne mentent pas.
Le million de tonnes à transporter ?
Distance Goma-Kinshasa : 2 000 km sans route ni chemin de fer. Le trajet implique 1 000 km à travers territoires M23/ADF, puis 1 500 km de fleuve sans infrastructure. Coût : plusieurs milliards. Budget : un milliard dont 90% restent à mobiliser. Ce n’est pas un projet agricole.
Ce que la Géographie Rappelle
Le Couloir traverse d’est en ouest: Nord-Kivu, Sud-Kivu, Ituri, puis le fleuve jusqu’à Kinshasa et l’Atlantique. Notons maintenant où se trouvent les actifs de la Strategic Asset Reserve (SAR) — la liste livrée aux États-Unis le 22 janvier 2026.
Mutoshi, Kisenge, Tenke Fungurume, Manono : tous dans le Katanga. Aucun dans l’axe du Couloir. Une exception : Rubaya, mine de coltan contrôlée par le M23, générant 1 million $/mois selon l’ONU. Le Couloir ne traverse donc pas les zones minières stratégiques. Il traverse les zones de guerre. C’est un projet de sécurisation des routes commerciales.
Les Trois Accords de Washington
Le 4 décembre 2025, trois accords furent signés :
Premier: le Washington Peace Agreement RDC-Rwanda. Cinq jours après, le M23 prenait Uvira. Taux d’exécution fin décembre: 23,3% selon le Barometer of Peace Agreements in Africa.
Deuxième: le Regional Economic Integration Framework (REIF) RDC-Rwanda. Coopération énergétique, infrastructures, formalisation minière. Sa mise en œuvre reste subordonnée au retrait rwandais qui n’a jamais eu lieu.
Troisième: le Strategic Partnership Agreement USA-RDC. Le moins médiatisé, le plus important. Il accorde aux États-Unis le statut réservé au Japon ou Israël. En échange, la RDC livre un partenariat global couvrant défense, sécurité, économie, mines, agriculture, culture, technologies, énergie, infrastructures, gouvernance selon le Conseil des Ministres du 12 décembre 2025.
Au cœur du deal: une Réserve d’actifs stratégiques donnant aux entreprises américaines un droit de première offre permanent sur les actifs stratégiques. Si aucune offre américaine en neuf mois, ouverture possible à l’UE, mais jamais aux « rivaux stratégiques » — la Chine, qui contrôle 80% des actifs miniers.
Premier résultat tangible: janvier 2026, Gécamines exporte 100 000 tonnes de cuivre vers les USA.
Briser le Monopole Rwandais
Aujourd’hui, le Rwanda contrôle les routes entre le Kivu et le monde. Toute exportation transite par Kigali puis Mombasa. Pendant trente ans, ce monopole a permis de « blanchir » les minerais pillés : 120 tonnes/mois de coltan s’écoulent du « Rwanda » — qui n’a aucune mine — vers les marchés internationaux.
Le Couloir propose une route alternative: Kivu → Kisangani → fleuve → Kinshasa → Atlantique.
Contournement complet du Rwanda. Cela nécessite de sécuriser 1 000 km à travers territoires hostiles. C’est là que le statut d' »aire protégée » devient opérationnel. En créant une réserve de 544 270 km², Kinshasa se donne un cadre pour contrôler qui opère (exclusion des « rivaux »), justifier des forces de sécurité (« biodiversité »), et attirer des financements pour des « des infrastructures vertes » servant au transport commercial.
Les 31,5 millions de personnes mentionnées ne sont pas des figurants. C’est un tiers de la population. Le projet concerne la refonte du contrôle territorial sur des zones densément peuplées.
Le Modèle Virunga
L’Alliance Virunga réunit « autorités, société civile et secteur privé ». Elle associe l’ICCN, la Fondation Virunga (ONG internationale), et les FARDC. Le modèle est « participatif » — autrement dit, multilatéral.
Étendre ce modèle à 544 270 km² signifie placer un quart du territoire sous gouvernance « participative » associant acteurs internationaux et ONG occidentales. Dans le cadre du SPA, cela signifie les USA également.
Le décret insiste sur le « consentement préalable libre et éclairé » des communautés. Obtenir le consentement de 30 millions dont 6 millions sont déplacés par la guerre ? Les consultations en contexte de conflit produisent généralement le résultat souhaité par celui qui contrôle les armes.
L’Équation Finale
Les États-Unis obtiennent un droit permanent sur les minerais du Katanga. Le Rwanda obtient la perspective d’un accès légalisé au Kivu — s’il se retire. Tshisekedi obtient le statut de « partenaire stratégique », un siège au Conseil de sécurité, des applaudissements à Davos.
Six semaines après Washington, le M23 occupe toujours Goma. Le taux d’exécution de l’accord stagne à 23%. Le REIF reste lettre morte. Mais le SPA fonctionne: le cuivre s’exporte vers les USA, la SAR est livrée, le Couloir reçoit des promesses des financements européens.
Le pari était que l’annonce convaincra Kagame que les profits légaux l’emporteraient sur le pillage.
Son calcul diffère: pourquoi un accès négocié quand on contrôle militairement les zones ?
Le Couloir avance néanmoins. Parce qu’il sert les intérêts américains indépendamment de la paix. Sécuriser un quart du pays, contourner le Rwanda, exclure la Chine, justifier une présence sécuritaire: ces objectifs restent pertinents que Kagame se retire ou non.
Pendant que Goma Brûle
Le 19 janvier à Davos, Tshisekedi parlait de « contribution climatique mondiale ». Le même jour à Goma — occupée depuis un an — l’ONU documentait l’administration parallèle du M23, la collecte de taxes, les violations. Les déplacés affluent vers les camps saturés. Tshisekedi n’a pas mentionné la guerre. Pas une fois. Les 6 millions de déplacés sont invisibles dans les brochures vertes.
C’est la performance ultime: vendre une occupation militaire comme opportunité verte, transformer une perte de souveraineté en leadership climatique, recevoir des applaudissements pour avoir livré un quart de son pays à une gouvernance pilotée par la puissance qui vient d’obtenir un droit permanent sur vos minerais.
Les 108 000 km² de forêt primaire méritent protection. La biodiversité est essentielle. Le climat est une menace réelle. Rien n’est remis en cause.
Mais appeler « conservation » la mise sous tutelle de 544 270 km² traversant des zones de guerre, appeler « économie verte » des infrastructures pour contourner le Rwanda, appeler « leadership climatique » la livraison d’une liste de minerais à Washington cinq jours avant Davos — cela relève du storytelling géopolitique, pas de l’écologie.
Le Couloir Vert est la réponse verte à l’occupation rwandaise. Washington achète 25% du Congo avec du papier recyclé vert et, pendant ce temps, le M23 collecte les taxes, les minerais transitent par Kigali, et les déplacés attendent qu’on les consulte sur leur « consentement » à devenir figurants d’un projet qui transforme leur territoire en zone d’influence occidentale.



