Le 8 décembre 2025, Félix-Antoine Tshisekedi s’est avancé devant la Nation avec l’assurance d’un capitaine qui connaît son texte. Deux heures de discours. Deux heures de chiffres, de certitudes, de souveraineté brandie comme un étendard. Deux heures d’un Congo raconté comme un pays debout, résilient, en marche.
Sauf qu’à Kinshasa, on connaît la chanson: Ce que Fatshi Béton dit est une chose. Ce qu’il fait — ou ce qu’il tait — en est une autre. Et, au fait, il s’en fout complètement.
Car ce jour-là, la véritable musique n’était pas dans sa voix. Elle était dans les silences, les groupes WhatsApp et les spaces sur x (ex-twitter); ces silences lourds, métalliques, presque radioactifs, que tout Congolais ressent dans sa chair.
Voici les cinq vérités sur les réalités visibles, parfois brutales, que le Congo vit au quotidien mais que le Chef de l’État a soigneusement évités — parce qu’elles brûlent trop.
- Le vrai Président de la République s’appelle… le Taux de Change
Devant l’hémicycle, Tshisekedi a choisi la litote:« stabilisation macroéconomique», «dédollarisation ». Mais Kinshasa sait. Lubumbashi sait. Goma sait.
La chute libre du Franc Congolais a ravagé 40 % du pouvoir d’achat en une année. Les marchés n’écoutent plus la Banque Centrale — ils obéissent aux cambistes illégaux de Kintambo et aux traders improvisés des groupes WhatsApp. Pendant que le Président parlait (deux heures de discours tout de même) c’est le dollar qui gouvernait.
- “Réforme constitutionnelle”: l’expression polie de “Projet Troisième Mandat” ou “glissements à la Kabila”
Il a dit: « réflexion nationale pour une meilleure efficacité institutionnelle ». Traduction dans les nganda de Bandal, les bureaux climatisés de la Gombe et autres lieux de rendez-vous djalelistanais: « On prépare le terrain pour sauter l’article 220. » Ce flou n’est pas une gaffe.
C’est une stratégie. En politique congolaise, quand on ne dit pas clairement “non”, c’est que le “oui” travaille dans l’ombre. Le Président a parlé de stabilité. Mais c’est une tempête institutionnelle qu’il a laissée dans l’air.
- La Guerre à l’Est — un mensonge d’État devenu routine
Dans son discours: montée en puissance, souveraineté, engagement militaire total.
Sur le terrain :
— positions FARDC perdues en chaîne,
— forces spéciales rwandaises opérant avec une précision clinique,
— massacres civils,
— le retrait humiliant d’Uvira,
— les officiers congolais eux-mêmes parlant d’une “ligne de front effondrée”.
La vérité ?
Les FARDC ne montent pas en puissance. C’est l’ennemi qui avance. Mais ça, il n’en a pas soufflé un mot.
- La Justice — dure avec les faibles, tendre avec les gros poissons
Il a répété son mantra: “tolérance zéro contre les antivaleurs”.Mais dehors, l’opinion connaît la version réelle: on arrête les barons pour les caméras, on les libère pour les dîners. Dans le Fatshisan, la liberté provisoire est devenue un rituel national. Les “gros poissons” flottent tous vers la surface, indemnes. C’est cela, la justice qu’il aurait dû décrire.
- Kinshasa la Morte — 60 ans de chaos que même un “Kamikaze” ne peut plus sauver
Il a salué les efforts d’assainissement. Il a félicité son Gouverneur, Daniel “Kamikaze” Bumba, pour la lutte contre les immondices.
Mais il n’a pas dit :
— que 100 camions-bennes ne suffisent pas à vaincre 60 ans de désordre urbain,
— que le Salongo forcé a créé plus de colère que de propreté,
— que les embouteillages XXL sont pires,
— que l’urbanisme est un far west que même la bonne volonté ne peut plus maîtriser.
Ce qu’il n’a pas dit, c’est que Kinshasa a atteint un point de non-retour.
Tshisekedi a livré un discours solide, poli, bien calibré. Un discours qui coche toutes les cases de la communication présidentielle. Mais l’écart entre la RDCongo décrite et la RDCongo vécue n’a jamais été aussi abyssal. Le “Congo du Discours” est souverain, stable, prospère.
Le “Congo du Réel” est: sous pression du dollar, sous tension institutionnelle, sous déroute militaire, sous anesthésie judiciaire, sous coma urbain.
Et c’est là, dans ce fossé béant, que se lit la vraie leçon du discours du 8 décembre 2025: Le Président dit ce qu’il doit dire. Le pays vit ce qu’il doit vivre. Et Tshisekedi, lui, avance — avec ou sans cohérence.



