Analyse – L’émergence des combattants Wazalendo (« patriotes », en swahili) a bouleversé la donne dans l’Est de la RDC. Hier encore considérés comme des milices de circonstance, ils sont devenus une force incontournable face à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), son bras armé, le M23 et leurs parrains du RDF. Mais derrière leur aura de résistants populaires se cache une réalité plus complexe, entre héroïsme nationaliste, contradictions politiques et dérives communautaires. Voici 7 points clés pour comprendre.
- Une force de frappe née du terrain
Les Wazalendo ne sont pas une armée conventionnelle, mais des volontaires issus de leurs propres villages. Contrairement au M23, qui mise sur discipline et armement lourd financé par les ressources miniers acheminés et vendus à l’etranger par le Rwanda, les patriotes jouent l’avantage du terrain : forêts, collines, sentiers escarpés. Ils se battent pour défendre leurs terres, pas pour un salaire. Résultat : cette combativité féroce et difficile à contenir obloge le M23 de disperser ses forces pour sécuriser chaque zone, rendant sa progression lente et coûteuse.
- Le soutien massif de la population et de l’État
Les Wazalendo bénéficient d’un appui populaire inédit, recevant vivres, abris et un réseau de renseignement local qui les perçoit comme des protecteurs légitimes là où l’État a longtemps failli à sa mission de sécurisation. Cette légitimité s’est doublée d’un soutien concret de la part du gouvernement de Kinshasa, qui a choisi de les armer et de les coordonner de manière officieuse. Des rapports indiquent que la distribution de centaines de milliers de cartouches à ces milices en 2024 dans le Nord-Kivu a transformé cette résistance en une force auxiliaire non officielle des Forces armées de la RDC.
- Une guerre d’usure qui casse les nerfs
Là où le M23 cherche à occuper les grandes villes, les Wazalendo préfèrent surprendre: embuscades, attaques éclair, coupures de ravitaillement. À Goma, leur résistance contribue à maintenir un climat d’insécurité qui empêche le M23 de s’installer durablement.
Avec les négociations en cours à Doha et le renforcement des FARDC, la stratégie d’occupation du M23 s’essouffle, les pertes s’accumulent, l’image de “force invincible” s’effrite petit à petit.
4. Des racines politico-patriotiques… et communautaires
Le discours des Wazalendo se fonde sur un patriotisme national, résumable par « La patrie d’abord ». Toutefois, cette ferveur nationaliste est souvent accompagnée d’une dimension communautaire, prenant parfois une tournure anti-Banyamulenge et anti-Tutsi (suite aux acquaintances de leurs leaders avec le régime de Kigali). Ces communautés sont accusées d’être des alliés du Rwanda, ce qui a pu déclencher des réactions violentes, comme les protestations à Uvira après la nomination d’un général perçu comme proche des Tutsis. Cette confusion entre patriotisme et rejet identitaire affaiblit le récit des Wazalendo. Elle renforce par contraste le M23 qui peut se présenter comme la force armée légitime qui n’est pas motivée par l’ethnicité, mais par la défense des communautés locales.
- Des revendications qui dépassent le simple combat
Au départ simples volontaires armés, les Wazalendo exigent désormais reconnaissance, coordination formelle avec les FARDC, voire intégration officielle dans l’armée. Ils veulent aussi une place dans les négociations de paix, longtemps monopolisées par les grandes puissances et les chancelleries étrangères. Ce nouveau positionnement complique l’équation politique sur le terrain. Kinshasa ne peut plus ignorer ces acteurs locaux, au risque de se couper de la base populaire.
6. Les « alliés encombrants » de Kinshasa
Bien que le président Tshisekedi ait utilisé les Wazalendo pour combler les lacunes de l’armée régulière, leur existence pose aujourd’hui un dilemme : comment désarmer demain des combattants que l’on a armés aujourd’hui ? Cette question est d’autant plus épineuse que des organisations comme Human Rights Watch accusent déjà certains éléments de ces milices d’exactions, de menaces contre les Banyamulenge et de dérives communautaires. Si ces abus sont moindres que ceux du M23, ils pourraient être exploités par l’AFC pour se poser en alternative crédible. Cependant, toute bavure des Wazalendo reste secondaire face à la colère populaire contre le Rwanda, perçu comme le principal agresseur.
7. Le révélateur de l’échec diplomatique
Ni les accords de Luanda, ni ceux de Nairobi n’ont tenu leurs promesses : le retrait du M23 n’a pas été effectif, les groupes armés n’ont pas été cantonnés et la souveraineté congolaise est restée bafouée. Pour la majorité des Congolais, la preuve est faite : la paix ne viendra pas des conférences internationales, mais se fera sur le terrain par la force. C’est dans ce contexte que les Wazalendo s’imposent comme le bras armé du scepticisme national. Leur légitimité grandit chaque jour où la diplomatie échoue, tandis que celle des rebelles s’effondre. Le risque est que, si une amnistie ou une intégration est accordée aux rebelles par la justice congolaise, les Wazalendo se sentent trahis et refusent de déposer les armes, prolongeant ainsi le cycle de violence.
Les wazalendo; L’arme du peuple, le piège de l’État
Les Wazalendo incarnent la colère et la résilience congolaise, et leur front anti-M23/AFC/RDF est une démonstration de patriotisme populaire. Mais leur existence pose un dilemme pour Kinshasa : en transformant ces milices de fortune en alliés de circonstance, l’État risque de fabriquer les prochains seigneurs de guerre. Cet échec diplomatique a renforcé la conviction que la paix ne viendra pas des conférences internationales, mais se fera sur le terrain par la force. Une chose est claire : ni l’AFC, ni le M23 n’avaient vu venir cette lame de fond de la résistance populaire, qui pourrait bien se retourner contre l’État s’il échoue à désarmer ces combattants le jour où le conflit sera terminé.



